Un dimanche matin ensoleillé de mai, au croisement des avenues d’Omotesando et d’Harajuku à Tokyo, la foule compacte patiente au feu rouge calmement. Une Française et sa fille de 20 ans sont là elles aussi et attendent. Devant elles, deux poussettes identiques, de bonne facture, quasiment neuves, dans l’une un enfant, dans l’autre un petit chien. L’enfant porte un body rose, un ruban à nœud autour de la tête, le chien a une couche et des lunettes de soleil. Ils se regardent longuement, dressés vers l’avant de leur poussette.


Bienvenue dans le Tokyo canin.
Pour un Français fraîchement arrivé au Japon, certaines scènes semblent presque irréelles. Pourtant, elles font désormais partie du paysage dans les quartiers les plus branchés de la capitale. Ici, le chien n’est plus seulement un animal de compagnie : il est souvent considéré comme un véritable membre de la famille.

Pourquoi les chiens occupent-ils une place si importante au Japon ?
Le Japon compte aujourd’hui environ 6,8 millions de chiens domestiques. Plus largement, chiens et chats réunis sont désormais plus nombreux que les enfants de moins de 15 ans, une situation inédite qui illustre à elle seule le bouleversement démographique du pays.
La baisse continue de la natalité, le vieillissement de la population et l’augmentation des personnes vivant seules ont profondément modifié la place de l’animal dans les foyers japonais.
Dans les grandes villes, où les appartements sont souvent exigus, les races miniatures dominent largement : caniches toy, chihuahuas, poméraniens ou teckels nains. Faciles à transporter, adaptés à la vie urbaine, ils accompagnent leurs propriétaires presque partout : dans le métro, les centres commerciaux, les cafés ou même certains hôtels.
Les poussettes pour chiens, autrefois anecdotiques, sont désormais omniprésentes dans les quartiers comme Daikanyama, Jiyūgaoka, Azabu-Jūban ou Omotesandō. Elles protègent les animaux du bitume brûlant en été, de la foule ou simplement de la fatigue.
Le marché des animaux de compagnie au Japon
Les économistes parlent désormais de « Pawprint economy », l’économie des pattes.
L’industrie japonaise des animaux de compagnie représente aujourd’hui plus de 2 000 milliards de yens par an (près de 12 milliards d’euros), en incluant l’alimentation, les soins vétérinaires, les assurances, le toilettage et les autres services liés aux animaux de compagnie.
A lui seul, le marché japonais des animaux de compagnie pèse autant que le PIB annuel d'un petit Etat européen comme le Monténégro et s'approche de celui du l'Islande.
Les dépenses ne concernent plus seulement l’alimentation ou les soins vétérinaires. Elles englobent désormais les vêtements, les assurances santé, les hôtels, les pensions de luxe, les cafés, les poussettes, les séances photo, les anniversaires, les compléments alimentaires ou encore les services funéraires.
Selon plusieurs études, un propriétaire japonais dépense en moyenne près de 350 000 yens par an pour son chien.
À lui seul, le marché des sorties, des voyages et des loisirs avec les animaux représente près de 400 milliards de yens.
Les boutiques et accessoires de luxe pour chiens à Tokyo
À Harajuku, certaines boutiques ressemblent davantage à des magasins pour enfants qu’à des animaleries.
On y trouve des manteaux en duvet, des kimonos, des pyjamas, des imperméables, des chaussures destinées à protéger les coussinets de l’asphalte brûlant, des lunettes de soleil, des casquettes, des sacs de transport griffés ou encore des collections coordonnées permettant au maître et à son chien de porter les mêmes vêtements.

Les marques renouvellent leurs collections au rythme des saisons, exactement comme dans la mode classique.
Dans des enseignes comme Pet Paradise ou Green Dog, les propriétaires peuvent également acheter des aliments biologiques, des compléments nutritionnels, des produits vétérinaires premium et bénéficier de conseils personnalisés.
L’objectif n’est plus simplement de nourrir son animal, mais de lui offrir le meilleur confort possible.
Café, hôtels et services dédiés aux chiens au Japon
Le chien accompagne désormais ses maîtres jusque dans leurs loisirs. Tokyo compte de nombreux cafés où les animaux sont les bienvenus. Certains proposent même une carte spécialement conçue pour eux : biscuits artisanaux, pâtisseries sans sucre, glaces adaptées ou menus équilibrés.
Les anniversaires donnent parfois lieu à de véritables réceptions. Des pâtissiers spécialisés confectionnent des gâteaux décorés du prénom de l’animal tandis que des photographes immortalisent la journée.
Partout au Japon, les hôtels « dog friendly » se multiplient. Certains mettent à disposition des lits pour chiens, des espaces de jeux, des piscines, des menus gastronomiques et même des bains thermaux spécialement conçus pour les animaux.Voyager avec son chien est devenu un véritable marché.
En Thaïlande, les animaux ont leurs funérailles bouddhistes
Toilettage et bien-être : des soins haut de gamme pour les chiens
Dans certains salons, le programme comprend shampoing hydratant, massage, coupe des griffes, soins dentaires, bain aux microbulles, séchage professionnel et séance photo.


Quelques établissements proposent même des spas ou des bains d’aromathérapie.
Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans cette évolution. Instagram regorge de comptes suivis par plusieurs dizaines de milliers d’abonnés mettant en scène des chiens parfaitement coiffés, vêtus selon les saisons ou photographiés dans les lieux les plus emblématiques de Tokyo.
Pourquoi les Japonais considèrent leur chien comme un membre de la famille
Il n’est pas rare d’entendre un propriétaire parler de son chien comme de uchi no ko, littéralement « notre enfant », une expression également utilisée pour désigner ses propres enfants.
Le mot « propriétaire » paraît presque inadapté. Beaucoup préfèrent parler de leur « famille ». Les sociologues expliquent cette évolution par plusieurs facteurs : le recul du mariage, la baisse des naissances, l’allongement de la durée de vie, mais aussi des rythmes de travail qui rendent parfois difficile la construction d’une famille nombreuse.

Pour de nombreux couples sans enfant, pour des célibataires ou pour des personnes âgées vivant seules, le chien devient un compagnon quotidien, parfois le principal lien affectif du foyer.
Il écoute, ne juge pas, accueille toujours son maître avec enthousiasme et apporte une présence dans des logements où le silence est souvent devenu la norme.
Ce que les chiens disent de la société japonaise
Cette passion pour les chiens raconte finalement bien davantage que l’amour des animaux. Elle révèle un Japon confronté au vieillissement de sa population, à la solitude croissante, à la baisse historique de la natalité et à la transformation des modèles familiaux. Le chien est devenu un formidable marché économique. Mais il est aussi le reflet d’une société où les liens affectifs se réinventent.
Au feu rouge d’Omotesandō, le bébé et le petit chien se regardaient quelques secondes sans rien comprendre de ce qu’ils représentaient. Pour le visiteur étranger, la scène prête à sourire. Pour le Japon, elle raconte peut-être déjà une partie de son avenir.
FAQ
1. Faut-il vraiment ramasser les déjections de son chien ?
Oui. C’est une règle de base et un geste de civisme auquel les Japonais sont particulièrement attachés. Dans les rues de tokyo, il est presque impossible de marcher sur une crotte de chien !
2. Mon chien peut-il se promener sans laisse ?
Non ! Dans les espaces publics, les chiens doivent être tenus en laisse, sauf dans les zones spécifiquement aménagées pour eux.
3. Pourquoi voit-on des propriétaires avec une bouteille d’eau ?
Elle ne sert pas à désaltérer le chien, mais à rincer les urines après son passage. Ce geste, courant dans de nombreuses villes japonaises, contribue à garder les rues propres.
4. Les aboiements sont-ils un problème ?
Ils peuvent l’être, surtout dans les immeubles où les logements sont proches les uns des autres. Un chien discret est souvent un voisin apprécié.
5. Y a-t-il des démarches administratives à prévoir ?
Oui. Les propriétaires doivent notamment enregistrer leur chien auprès de leur municipalité et respecter les obligations relatives à la vaccination antirabique. Pour faire venir un chien de l'étranger, les démarches sont très fastidieuses, longues et coûteuses.
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