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La pauvreté en Thaïlande : le défi d'une croissance qui oublie les plus fragiles

Malgré une économie en progression, la pauvreté repart à la hausse en Thaïlande, touchant 3,4 millions de personnes et révélant des failles structurelles.

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Écrit par Laetitia VILLA
Publié le 23 février 2026

 

Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut regarder comment la Thaïlande a lutté contre la pauvreté au fil des décennies. Son parcours est fascinant car il montre comment un pays peut obtenir de grandes victoires économiques tout en restant bloqué par des problèmes que l'on appelle « structurels », c'est-à-dire liés à l'organisation même de la société.

Pendant près de trente ans, la Thaïlande a été la « star » de l'Asie du Sud-Est. Grâce à l'explosion du tourisme et de l'industrie (comme l'automobile et l'électronique), le taux de pauvreté s'est effondré. On est passé d'un pays où plus de la moitié de la population était très pauvre dans les années 60, à un pays où la classe moyenne a commencé à dominer. À cette époque, la règle était simple : quand le pays s'enrichissait, tout le monde en profitait un peu. C'était l'époque de la réduction massive de la « grande pauvreté ».

 

La stagnation et le mur de l’inégalité

 

À partir des années 2010, la situation a commencé à stagner. La croissance économique a ralenti et, surtout, elle est devenue inégale. C'est à ce moment-là que l'on a vu apparaître une fracture nette : d'un côté, les grandes villes comme Bangkok qui continuaient de s'enrichir et de l'autre, les zones rurales comme le Nord-Est (Isan) ou l'extrême Sud. Le pays est tombé dans ce que les économistes appellent « le piège du revenu moyen » : le pays est trop riche pour offrir une main-d'œuvre bon marché, mais pas assez innovant pour concurrencer les pays les plus développés.

 

La parenthèse artificielle de la pandémie (2019-2023)

 

Durant la crise du COVID-19, les statistiques ont montré une baisse de la pauvreté. Cependant, ce n'était pas une amélioration réelle des conditions de vie mais une survie sous assistance. Le gouvernement a injecté des sommes colossales sous forme de transferts d'argent liquide sur les comptes des citoyens. Cette période a créé une illusion de stabilité qui s'est dissipée dès que les aides ont pris fin, révélant la fragilité de millions de foyers qui n'avaient pas de revenus stables.

 

2024-2026 : le retour d'une pauvreté chronique

 

En 2024, le mécanisme historique s'est cassé. Alors que l'économie globale a légèrement progressé, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté est monté à 4,9% de la population, contre 3,4% l'année précédente. Cela représente environ 3,4 millions de personnes. Le seuil de pauvreté, c’est-à-dire le montant en-dessous duquel on ne peut subvenir aux besoins vitaux (nourriture, logement, soins) est fixé en Thaïlande à 3.000 bahts mensuels. On estime même que les « très pauvres » ne gagnent que 615 bahts par mois !

 

Portefeuille vide

 

Pour la première fois depuis longtemps, la pauvreté réaugmente alors que l'économie ne s'effondre pas. Cela prouve que le problème est devenu « chronique ». Ce mot signifie que la pauvreté n'est plus un accident de parcours dû à une crise, mais un état permanent pour une partie de la population. La création de richesse nationale ne parvient plus à atteindre les foyers les plus modestes : le pays produit de la valeur mais les inégalités se creusent au lieu de se réduire.

Aujourd'hui, la Thaïlande surveille de près les « presque pauvres », une catégorie de 4,3 millions de personnes qui vivent juste au-dessus de la limite. Pour ces foyers, le moindre imprévu, comme une hausse des prix ou un problème de santé, peut les faire basculer instantanément dans la grande pauvreté.

 

Une géographie de la précarité difficile à changer

 

La pauvreté en Thaïlande n'est pas la même partout, c’est-à-dire qu'elle s'installe durablement dans certaines régions. Des provinces comme Pattani au sud, ou Mae Hong Son au nord, sont prisonnières de ce classement depuis plus de 15 ans. Le secteur agricole est le plus durement touché, avec un taux de pauvreté de 9,6%. Les agriculteurs subissent de plein fouet l'augmentation du coût de la vie et le manque d'accès à une éducation supérieure, ce qui limite leurs chances de trouver des métiers mieux rémunérés en dehors des champs.

 

Le risque de la pauvreté transmise entre générations

 

L'un des points les plus inquiétants soulevés par le National Economic and Social Development Council (NESDC) est la vulnérabilité des familles avec des enfants de 6 à 14 ans. Dans ces foyers, le taux de pauvreté grimpe à 8,7%. C'est ici que se joue la « pauvreté intergénérationnelle » : les parents, accablés par les dépenses quotidiennes et le soin des enfants, ont moins de temps pour travailler ou se former. Si ces enfants n'ont pas accès à une éducation de qualité, ils risquent de rester pauvres une fois adultes, reproduisant ainsi le cycle de leurs parents. Car oui, historiquement, l'école était l'ascenseur social en Thaïlande. Aujourd'hui, cet ascenseur semble en panne. Le coût de l'éducation de qualité devient trop lourd pour les familles pauvres, ce qui empêche les enfants de faire de meilleures études que leurs parents. C'est le défi majeur des plans nationaux actuels (comme le 13ème plan 2023-2027) : réussir à briser ce cycle pour que l'histoire de la Thaïlande ne soit pas celle d'un pays qui s'arrête à mi-chemin de la prospérité pour tous.

 

Les obstacles à une protection sociale efficace

 

Pour sortir de cette impasse, la Thaïlande doit transformer son système d'aide. Actuellement, les services sociaux sont trop « fragmentés », ce qui signifie qu'ils sont divisés entre trop d'administrations qui ne communiquent pas assez entre elles. Cela crée des trous dans le filet de sécurité : certaines personnes reçoivent deux fois la même aide, tandis que d'autres, très vulnérables, ne reçoivent rien du tout. Le défi pour les années à venir est d'unifier ces données pour que le soutien de l'État soit plus précis, plus rapide et surtout plus durable.

 

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