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Bangkok : le paradoxe des visages invisibles de la précarité

Alors que Bangkok concentre désormais 50% des sans-abris du pays, leur présence reste discrète. Analyse d’un phénomène social complexe et contrasté.

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Écrit par Laetitia VILLA
Publié le 17 février 2026


 

En marchant dans les avenues de Bangkok, entre les gratte-ciel étincelants et les centres commerciaux monumentaux, un constat frappe le visiteur européen : la pauvreté extrême semble presque absente du paysage urbain. Pourtant, les dernières données publiées par la Thai Health Promotion Foundation (ThaiHealth) révèlent une réalité plus sombre : la capitale thaïlandaise abrite désormais 50% de la population totale des sans-abris du royaume, avec 1.274 individus recensés lors d’un récent décompte nocturne.

 

Un choc visuel bien moindre qu’en France

 

Pour un habitant de Lyon ou de Paris, ces chiffres sont déroutants. En France, la visibilité des personnes sans domicile fixe est immédiate et souvent poignante au cœur des centres-villes. À Bangkok, l’itinérance est moins « spectaculaire ». Cette discrétion s’explique en partie par une organisation sociale différente, mais aussi par une économie qui ne laisse personne réellement inactif.

Le contraste est particulièrement frappant au niveau des statistiques de l’emploi. Alors que la France affiche aujourd’hui un taux de chômage de 7.9% selon l’Insee, la Thaïlande elle, maintient un taux historiquement bas, inférieur à 1%. Dans le royaume, l’économie informelle permet à presque chacun de trouver une petite activité de survie. Cependant, ce plein emploi de façade ne protège plus de tout : selon le rapport, 44% des « nouveaux sans-abris » le sont devenus suite à des licenciements ou des réductions d’effectifs, prouvant que la fragilité économique gagne du terrain.

 

« Baan Im Jai » : la réponse stratégique de la BMA

 

Face à cette urgence, l’Administration Métropolitaine de Bangkok (BMA), sous l’impulsion du gouverneur Chadchart Sittipunt, a inauguré le 14 février 2026 le centre « Baan Im Jai » (la Maison du Contentement). Situé sur l’ancien site de Mansri Waterworks, ce projet marque un tournant dans la gestion de la précarité. D’après les informations de The Nation Thailand, ce programme repose sur un modèle innovant dit « low-barrier » (à bas seuil d’accès). Contrairement aux structures classiques, le centre a supprimé les vérifications obligatoires de casier judiciaire et les dépistages de drogue à l’entrée, des barrières bureaucratiques qui décourageaient souvent les plus vulnérables de demander de l’aide.

 

Un parcours de reconstruction en trois étapes

 

Le programme cible particulièrement les « nouveaux venus », ces personnes à la rue depuis moins de deux ans, qui représentent désormais 30% du total, afin d’éviter qu’elles ne s’enfoncent dans l’itinérance chronique. L’accompagnement se décline en trois volets :

  • Hébergement d’urgence : un abri immédiat pour une durée allant jusqu’à sept nuits.
  • Services de transition : un soutien logistique pour ceux qui ont déjà un emploi mais manquent de stabilité résidentielle pour le conserver.
  • Réhabilitation complète : une résidence, sur la base du volontariat, de deux mois, incluant une formation professionnelle obligatoire pour garantir une indépendance à long terme.

 

Ce programme s’appuie sur la stratégie du « Housing First » (le logement d’abord), traitant l’accès à un toit stable comme le socle indispensable à toute réinsertion. En intégrant des « pairs spécialistes », qui sont d’anciens sans-abris devenus mentors, Bangkok espère transformer ses « invisibles » en citoyens actifs avant que le cycle de la pauvreté ne devienne irréversible.

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