Après avoir ciblé le sucre, la Thaïlande s’attaque désormais au sel. Face aux excès et à leurs conséquences sanitaires et économiques, les autorités envisagent une taxe et de nouvelles normes alimentaires.


Considérée comme une véritable crise sanitaire, la consommation de sel en Thaïlande inquiète et appelle à des changements. L’apport quotidien moyen en sodium atteint 3.650 mg, soit près du double de la limite de 2.000 mg recommandée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Cette surconsommation entraîne de nombreuses pathologies : hypertension, maladies cardiovasculaires et insuffisance rénale chronique. Pour y remédier, les autorités sanitaires proposent l’instauration d’une « taxe sur le sel » sur les produits riches en sodium et souhaitent établir de nouvelles normes pour l’industrie agroalimentaire. L’objectif de ce plan national est de réduire de 30 % la consommation de sel d’ici la fin de l’année 2026.
Conséquences sur les dépenses de santé publique
Lors d’une récente réunion du sous-comité national sur la nutrition et les maladies non transmissibles, le Dr Jaruayporn Srisasalux, professeur adjoint et directeur adjoint du Health Systems Research Institute (HSRI), a tiré la sonnette d’alarme sur les conséquences économiques et sanitaires d’une consommation excessive de sel en Thaïlande. Selon lui, l’augmentation des cas d’insuffisance rénale liée à l’hypertension pourrait bientôt se traduire par une crise budgétaire majeure pour l’assurance santé publique.
Les dépenses consacrées à la prise en charge de l’insuffisance rénale terminale s’envolent. Pour 2025, le budget alloué à la dialyse et aux soins associés atteint 17 milliards de bahts, un record qui dépasse largement les prévisions initiales du ministère de la Santé. Cette charge financière pèse de plus en plus lourd sur un système déjà fragilisé par le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques.
Les Thaïlandais exposés au sel « caché »
Les projections des spécialistes sont alarmantes : si les comportements alimentaires, en particulier la forte consommation de sodium, ne changent pas, le nombre de patients nécessitant une dialyse pourrait être multiplié par quatre, voire par cinq, d’ici dix ans. Ce scénario s’appuie sur les tendances mondiales observées par l’OMS, qui attribue à l’hypertension artérielle une part importante des décès cardiovasculaires et rénaux, et place la réduction du sel parmi les priorités de santé publique. « Les données sont claires : à mesure que la consommation de sel augmente, la prévalence de l’hypertension augmente également », a insisté le Dr Jaruayporn Srisasalux.
L’OMS recommande une limite de 5 g de sel par jour pour un adulte, un seuil largement dépassé par la plupart des Thaïlandais, souvent exposés au sel « caché » présent dans les aliments transformés, les sauces et la nourriture de rue. Une étude menée entre 2024 et 2025 a identifié les principales sources de sodium dans l’alimentation du pays. Les nouilles instantanées et les bouillies arrivent en tête, avec une contribution moyenne de 971 mg par jour. Elles sont suivies par les conserves prêtes à consommer (506 mg) et les assaisonnements de table (215 mg).
Pour inverser cette tendance, le HSRI plaide pour des politiques publiques ambitieuses, fondées sur des données scientifiques, allant de la reformulation des produits alimentaires à des campagnes nationales de sensibilisation, afin d’alléger la pression sur les budgets de santé et d’améliorer la qualité de vie des citoyens.
Un programme ambitieux
Pour atteindre une réduction de 30 % de la consommation de sel, le HSRI recommande une stratégie articulée autour de plusieurs leviers.
D’abord, l’instauration d’une taxe sur le sel, conçue comme un outil de pression pour inciter les industriels à revoir la composition de leurs produits. Ensuite, la reformulation des recettes, avec un accompagnement de l’industrie agroalimentaire afin de développer des produits moins riches en sodium, sans compromis sur le goût et adaptés aux habitudes alimentaires locales. Enfin, un volet clinique mise sur la promotion de régimes végétaux et pauvres en sel, désormais présentés comme une recommandation médicale prioritaire pour les patients les plus exposés aux risques sanitaires.
Une tendance internationale
La situation thaïlandaise s’inscrit dans une problématique mondiale. Selon l’OMS, la majorité des pays dépassent largement les recommandations en matière de consommation de sel, notamment en Asie, en Europe de l’Est et en Amérique du Nord. Des États comme le Royaume-Uni ou le Japon ont déjà mis en place des politiques de réduction du sodium, combinant reformulation des produits et campagnes de prévention, avec des résultats encourageants sur l’hypertension. À l’inverse, dans de nombreux pays en développement, la montée en puissance des aliments transformés fait exploser les apports en sel, accentuant les inégalités de santé. La Thaïlande s’inscrit ainsi dans une tendance internationale visant à freiner une crise sanitaire silencieuse mais croissante.












