

Comme chaque jour nous hélons un petit taxi rouge aux pieds de la maison afin de nous rendre au centre de Casa. Une petite Fiat nous dépasse, la portière droite s'ouvre et nous grimpons à la hâte pour ne pas gêner la circulation. Le chauffeur nous demande notre destination, je redresse la tête et là, surprise : le chauffeur a une voix de femme et porte un voile ! Rencontre avec un petit taxi pas comme les autres?
J'avais entendu parler des ''femmes'' taxi de Casablanca, mais je n'avais jamais eu la chance de monter à bord de leur taxi. Je dis ''chance''parce que croiser une personnalité comme Aïcha est bien une chance, celle de partager, le temps d'une course, la vie d'une femme pas comme les autres.
A 56 ans, Aïcha est une de ces femmes qui parle fort, elle impose sa personnalité joviale dés que l'on monte dans son véhicule. Tout naturellement nous la questionnons sur son métier, sur ce qui l'a poussée à devenir une des cinq femmes conductrice de taxi à Casablanca. Tout en faufilant sa petite Fiat dans la circulation, Aïcha nous répond avec l'enthousiasme qui semble la caractériser.
Taxi ? Quelle drôle d'idée?
Elle nous apprend qu'elle conduit ce taxi depuis 10 ans maintenant, dix années d'embouteillages et de pots d'échappement? Est-ce un choix ? Plus ou moins. Aïcha n'a plus de mari ni de parents, elle élève seule son fils de 23 ans et n'a jamais appris de métier. ''Tu crois que je vais faire quoi comme ça ? Des ménages ?'', S'exclame-t-elle un ?il sur moi, l'autre toujours rivé sur son rétro. ''Je refuse de faire des ménages du matin au soir pour une misère, je préfère encore être dans mon taxi !'', nous répète-t-elle à plusieurs reprises.
Nous comprenons que le choix qui s'offre aux femmes dans sa situation est mince? Mais chauffeur de taxi, ce n'est quand même pas anodin comme solution ? Son père était lui-même chauffeur de taxi, c'est sans doute ce qui l'a familiarisé avec ce métier particulièrement hostile pour les femmes. Aïcha passe presque 10 heures par jour dans son taxi, à raison de cinq jours par semaine. Elle essaie d'aménager ses horaires pour pouvoir s'occuper un peu de son fils, et par sécurité aussi. ''C'est dangereux de rouler la nuit. Moi je suis une femme, je ne veux pas travailler le soir ou la nuit, je me ferais agresser !'' Fort heureusement, en dix années il n'est jamais rien arrivé à Aïcha, mais elle reste prudente.
Dur quotidien d'une femme dans un monde d'hommes
Mais Aïcha assume plutôt bien ce choix, elle semble assez fière de sa profession et surtout du c?ur qu'elle y met. Même lorsqu'elle nous parle de la mauvaise foi et des comportements imbéciles que lui infligent la majorité de ses collègues masculins, elle garde le sourire. ''Ils sont tous méchants avec moi ! Et avec les autres femmes taxi d'ailleurs?'', nous dit-elle semi énervée. ''Ce qui les énerve c'est que je conduis très bien !'' nous dit-elle en riant. Elle a maintenant l'habitude d'entendre les rengaines qui font son quotidien, lorsque chauffeurs et parfois policiers lui lancent ''Rentre chez toi ! Tu n'as rien à faire ici, tu es une femme, ta place est à la maison !'' Mais Aïcha n'est pas du genre à se laisser impressionner, et heureusement, sinon elle aurait déjà jeté l'éponge.
Car la route a été longue : d'abord le permis de conduire, puis l'examen du ''permis de confiance'' nécessaire à la profession de chauffeur de taxi, et enfin, trouver un propriétaire de taxi qui accepte de la laisser conduire? Parce qu'Aïcha n'est pas propriétaire de son taxi, à son grand désespoir. Elle le loue contre 250 DH par jour, plus le gasoil, ce qui ne lui laisse que 100 à 130 DH par jour. Une misère pour autant d'heures, de fatigue et parfois d'humiliations. Mais heureusement Aïcha relativise et l'on sent dans son regard qu'elle aime quand même un peu ce métier, grâce à nous, ses clients : ''les clients sont toujours gentils avec moi parce que je suis gentille avec eux !''
Fin du voyage, Aïcha nous dépose au bureau. Elle refuse qu'on lui paie la course et repart rapidement affronter la jungle urbaine de Casablanca. Se faire conduire par une femme n'a rien d'extraordinaire vous me direz. Je vous répondrai que cela dépend de l'endroit ! Pourquoi ne pas développer un service de taxis par les femmes et pour les femmes, comme au Liban par exemple ? En tout cas moi je serai cliente?
Marlène HYVERT.(www.lepetitjournal.com/Casablanca), jeudi 22 avril 2010




































