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« La libraire française » de Kinokuniya

Par Clémentine de Beaupuy | Publié le 11/12/2017 à 13:45 | Mis à jour le 27/12/2017 à 13:30
Photo : Cecile Collineau, Kinokuniya
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Cécile Collineau nous reçoit dans son rayon, son antre : un ilot dédié à la littérature en français au milieu de l’immense librairie Kinokuniya. Fondée il y a 90 ans à Tokyo par Moichi Tanabe, cette librairie est une référence ici. Ouverte en août 1999, le magasin central de Takashimaya propose à la vente 500.000 titres avec des publications en anglais, en japonais, en chinois, en allemand et en français.

Au gré des années et de l’immobilier singapourien, les tailles des rayons ont varié et celui du département français n’a pas échappé à la règle. De 11.000 titres en français, le rayon sur lequel règne aujourd’hui Cécile Collineau propose 3.500 titres. Comment cet irréductible village gaulois dédié à la littérature en français résiste et s’organise ?

 

Le rayon français que vous dirigez a t’il toujours existé ? Et pourquoi a t’il été réduit ces dernières années ?

Le rayon français existe depuis la création de la librairie en 1999. Il était plus grand quand la librairie était installée au 3ème étage. En 2014, Kinokuniya a été obligé de déménager à la demande de Ngee Ann City du 3ème étage au 4ème étage. Le magasin a perdu 25 % de sa surface et de nombreuses sections ont dû être amputées. A l’époque, la communauté française face à ces coupes a très mal réagi et a exprimé son mécontentement, très compréhensible. Il faut que je précise que les départements chinois et japonais ont été réduits de moitié, les départements allemands et français de 80 à 90%. Ce qui est considérable. En tant que libraire, cela a été très dur pour moi. Dans notre profession, notre challenge au quotidien est de trouver de la place pour le maximum de livres.

Et, il y a 6 mois, le restaurant qui touchait Kinokuniya a fermé et la librairie a pu ainsi regagner de l’espace. Le rayon français s’est agrandi sans toutefois atteindre la superficie qu’il occupait avant 2014. Quand il y a un espace réduit, il faut renouveler l’intérêt de manière différente. Paradoxalement, même si la taille du rayon a diminué, j’achète beaucoup plus de livres. Un livre qui se vendait bien auparavant, je le faisais revenir 5 à 6 fois, aujourd’hui au bout de 3 fois, je passe souvent à un autre titre.

Ce qui m’a énormément surpris il y a 7 ans quand je suis arrivée est que je n’ai pas de limite dans mon budget

 

Justement, parlez-nous de votre rôle au sein de Kinokuniya ?

Dans cette librairie, les achats et les ventes sont séparés. Nous avons des acheteurs pour les livres de cuisine, business, décoration, architecture, psychologie etc. Et des vendeurs, qui s’occupent donc de vendre les livres, du réassort. Ma position au sein de cette organisation est unique dans la mesure où je m’occupe à la fois des achats et des ventes. En fait, je gère mon rayon complètement, sauf pour la partie comptable et logistique : réception des colis, dédouanement, étiquetage etc. Le rayon français de Kinokuniya fonctionne quasiment comme une vraie librairie de quartier.

Ce qui m’a énormément surpris il y a 7 ans quand je suis arrivée est que je n’ai pas de limites dans mon budget. Je suis libre de ma sélection de livres et du montant que j’y consacre. Sans compter le réassort, j’achète en moyenne chaque mois 250 nouveaux titres pour le rayon. Cette grande liberté d’achats m’a donné des ailes et donne de bons résultats.

Je suis cependant prudente dans mes achats : j’achète un livre pour le vendre

 

Comment  faites-vous votre sélection de livres ?

J’ai plusieurs biais à ma disposition pour choisir mes livres. Le moyen que j’utilise le plus est celui des catalogues envoyés par les distributeurs, comme Hachette Livre International, Interforum, Sodis Gallimard par exemple. Il est difficile pour moi de parler avec 6.000 éditeurs, et pour Kinokuniya d’avoir 6.000 comptes fournisseurs. Je travaille donc avec 6 distributeurs, qui représentent 90% du marché je pense. J’épluche chaque mois leur catalogue. Je peux commander un livre 3 mois avant sa parution.

Ensuite, pour compléter ma sélection, je lis les recommandations presse, je suis celles des mes clients et bien entendu je regarde au plus près l’actualité. Par exemple, quand Ishiguro a reçu le prix Nobel de littérature, je me suis empressée de commander ses livres. Idem pour Jean d’Ormesson. Et, évidemment, il y a mes goûts personnels qui comptent pour cette sélection.

Je suis cependant prudente dans mes achats : j’achète un livre pour le vendre.

J’ai moins de possibilité dans mes achats qu’une librairie indépendante. Si une petite maison d’édition ou un auteur me contactent et qu'ils ne sont pas distribués par mes fournisseurs, je les dirige vers des librairies indépendantes comme French Books shop ou Akaroa.

Il y a bien entendu des « passages obligés » : les derniers prix littéraires de novembre, et en octobre des titres comme Dan Brown avec Origine, le dernier Astérix et Trois Baisers de Katerine Pancol. Je pense que ma clientèle est grand public et espère trouver sur les rayons les sorties littéraires de l’année. Je propose également une sélection de livre sur l’Asie et de littérature asiatique en français.

 

Votre sélection est donc ajustée en fonction de votre clientèle. Pouvez vous nous en dire en peu plus sur les personnes qui fréquentent votre rayon ?

Logiquement, il y a la communauté francophone qui n’a cessé d’augmenter et qui constitue la majorité de ma clientèle. Une autre partie est celle des Singapouriens qui parlent ou apprennent le français, je suis donc très attentive à cette clientèle en leur proposant des classiques de notre littérature, des méthodes d’apprentissage du français et en étant réactive à leurs demandes. Une troisième partie est celle des francophones habitant les pays d’Asie du Sud-Est. Il faut savoir que ni en Malaisie, ni en Indonésie, il n’y a de librairie francophone. Il y a quelques touristes également. Donc, effectivement, j’ajuste mes choix en fonction de ces types de clientèles.

Même si mes ventes reflètent celles d’une librairie commerciale française, il y a quelques titres qui marchent bien et constituent la spécificité de ce rayon : les mémoires de Lee Kwan Yew par exemple. Plus récemment, la Bande-dessinée de Sonny Liew, Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée, qui a d’ailleurs été sélectionnée à Angoulême, marche très fort.

 

Comment le prix d’un titre est-il fixé ?

Les livres en rayon sont plus chers que dans une librairie en France : le surcoût lié à l’importation d’une part, et les remises moins intéressantes qui nous sont accordées par les fournisseurs français d’autre part, en raison d’un volume d’achat plus bas qu’une librairie en France, expliquent cette différence. Comme dans de nombreuses enseignes à Singapour, nous proposons des cartes de membres qui permettent 10% de réduction, voire plus en période de promotion, qui ont lieu plusieurs fois par an, comme pour les périodes avant Noël.

 

Comment êtes-vous arrivée à diriger ce département ?

J’ai un profil international et une carrière pas très rectiligne. J’ai vécu aux Etats-Unis enfant puis à Madrid, à Londres, à Tokyo et je suis arrivée à Singapour en 2000. Toutes mes expériences me sont utiles.  Par exemple, j’ai travaillé un an et demi chez International SOS où j’ai appris le service aux clients, que j’applique tous les jours dans mon travail de libraire aujourd’hui. Mon expérience au Japon a compté également pour mon recrutement. C’est une entreprise japonaise et cela se sent au quotidien. Par exemple, tous les matins, nous récitons ensemble les Basics service words. J’y travaille depuis presque 8 ans maintenant.

 

Pouvez-vous nous parler  de vos coups de cœurs littéraires du moment ?

Mes lectures sont éclectiques. Je lis indifféremment en français ou en anglais. J’ai été littéralement happée par L’art de perdre, d’Alice Zeniter (pour lequel elle a reçu le Goncourt des Lycéens récemment) ; la littérature francophone commence tout juste à confronter son passé colonialiste. J’ai relu des nouvelles de Salman Rushdie il y a peu de temps (Est, Ouest), rare pour moi parce que je préfère d’habitude les gros pavés : j’ai admiré la capacité de l’auteur à me transporter dans un autre univers dès les premiers paragraphes. Petit Pays de Gael Faye m’a également séduite : on passe des souvenirs candides d’enfance vers la cruauté du génocide rwandais grâce à une écriture à la fois chatoyante et maitrisée. Un autre livre qui m’a marquée il y a peu de temps, La servante écarlate, de Margaret Atwood : glaçant. Enfin, ne loupez pas Le sympathisant, de Viet Thanh Nguyen, que j’ai trouvé magistral.

 

 

Pour retrouver les conseils de lecture de Cecile Collineau : https://www.facebook.com/cecile.collineau

 
 
 

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clémentine de beaupuy

Clémentine de Beaupuy

Diplômée de Sciences-Po, entrepreneuse et hyperconnectée, Clémentine est spécialiste de tout ce qui touche à la culture, la société, la religion et l'innovation urbaine.
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