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Ce que la philosophie nous apprend de la pandémie de Coronavirus

Par Lepetitjournal Singapour | Publié le 07/04/2020 à 14:15 | Mis à jour le 13/04/2020 à 06:23
Philisophie Xavier Pavie coronavirus singapour

Quand le monde fait face à une réalité qui le dépasse, quand la vie des êtres humains est en jeu, les questions d’ordre philosophique refont surface. Ainsi cette période de peur, de panique et d’angoisse oblige à remettre la pensée au centre de notre quotidien. Le questionnement qui apparaît à l’occasion de ce genre de situation est le quotidien des philosophes qui, depuis au moins 2500 ans, interrogent le monde, s’en étonnent, et veillent à trouver des réponses dans la science.

 

Comprendre le monde qui se déroule sous nos yeux.

Le questionnement pour comprendre le monde est intrinsèque aux philosophes. Aristote le dit en ces termes : « C’est, en effet, l’étonnement qui poussa comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. » Être philosophe c’est donc avoir une certaine capacité à l’étonnement. Cet étonnement n’est pas en vain, et doit trouver des réponses car il questionne, il inquiète. C’est pourquoi d’ailleurs dans l’antiquité les savants, les mathématiciens sont aussi des philosophes, Thalès de Milet par exemple.

Ce qui se passe actuellement dans cette crise sanitaire provoque de l’étonnement, renvoie à la compréhension - ou plutôt l’incompréhension - de ce qui se passe dans le monde et parallèlement fait place à la recherche scientifique. Autrement dit, nous avons de nos jours une manière très contemporaine d’expérimenter ce qui pouvait se passer dans les débats de la philosophie antique, en conservant les enjeux scientifiques, moraux, éthiques. L’exemple des travaux du Professeur Raoult en sont une bonne illustration, avec de premiers résultats encourageants mais en l’absence de protocoles éprouvés doit-on prescrire un médicament ? La question est autant éthique que scientifique.

Cette question de comprendre le monde et chercher des réponses aux interrogations ne constitue ni une démarche commune ni naturelle. Et même au contraire, de nos jours nous n’essayons plus de nous étonner mais au contraire de calibrer ou organiser tout ce qui nous entoure. Notre monde entier, notre organisation, notre quotidien, notre travail sont réglés comme du papier à musique. Nous nous retrouvons alors désarçonnés lorsqu’on nous annonce : « tu ne vas plus aller travailler, les écoles vont fermer », notre organisation classique très traditionnelle, très organisée, très structurée, et normée finalement explose !

D’autant plus qu’à cela s’ajoute une forme de valeur, certaines choses sont dites essentielles et d’autres non essentielles. Ainsi une majorité d’individus sont en train de se dire que ce qui nourrit leur quotidien, ce pourquoi ils se lèvent le matin, l’endroit qu’ils fréquentent une grande partie de leur vie n’est finalement pas essentiel. On se rend compte qu’il y a des pans entiers d’activité, de métiers, de temps passé qui ne sont donc pas essentiels.  Ce qui devient important est de se demander si l’on va voir suffisamment à manger et demeurer en bonne santé.

Se rendre compte de la futilité de notre existence n’est pas sans amertume et c’est pourquoi nous observons des comportements de résistance. Dès les premières heures du confinement il y a eu des résistants : « Moi ça ne va pas me toucher », « moi ce n’est pas pareil », et « mon travail est important je veux quand même y aller », etc. Par la suite la résistance a fait place à la panique « Je vais aller acheter, faire des stocks », « aller à la campagne parce que je m’y sens davantage protégé », etc.

 

Cette situation est d’autant plus dérangeante qu’elle nous touche autant sur le plan individuel et collectif et l’on note en quoi il y a un fort partage social des émotions dans les communautés. Il s’agit d’essayer de se rassurer, les réseaux sociaux vont être là pour ça et ce qui est paradoxal est que l’on va s’amuser aussi à se faire peur d’une certaine manière. Le résultat est différent puisque l’on se retrouve dans une situation d’écrasement d’informations plus ou moins erronées, que l’on s’empresse de partager et on en oublie de penser et de comprendre. Nous ne pensons plus, nous sommes écrasés par les informations, la situation, il n’y a plus de distance entre ce qui est en train de se passer et le moi en tant qu’individu. Ce que je peux en penser n’est plus important, je ne pense pas je regarde les informations en continue, je suis écrasé par les nouvelles. Dès lors comment puis-je comprendre le monde en train de se dérouler ? La panique nous empêche de penser.

Pour les philosophes il ne s’agit pas de paniquer, il s’agit de comprendre ce qui se passe et plus particulièrement comment se comporter en tant qu’individu dans la société. Et dans le cas actuel il y a ce paradoxe entre le repli sur soi et la solidarité. D’un point de vue quotidien et conceptuel c’est extrêmement intéressant. On nous dit d’être solidaires mais cela ne fonctionne que si nous avons des comportements individuels. L’action individuelle c’est se laver les mains, se protéger, être confinés. Nous devons faire bloc ensemble comme le répète les gouvernants, mais cela ne peut passer que par des comportements individuels. À un niveau plus conceptuel cela renvoie au dilemme du Hérisson cher à Schopenhauer. Les interactions de la communauté, si l’on veut qu’elles soient sans risque doivent se faire avec une distance correcte.  Il faut donc trouver la bonne distance entre l’individu d’un côté et la communauté de l’autre et ce n’est pas une évidence, nous n’avons pas cette habitude. C’est une question importante que d’essayer de trouver un espace de pensée entre la communauté et moi.

 

Comment vivre face à des problématiques nouvelles ?

Le but de la philosophie dans l’antiquité est très clair : répondre au comment vivre ? Si les philosophes s’intéressent aux comment vivre, à la philosophie comme manière de vivre, c’est parce que l’existence est constituée de problématiques permanentes : la passion, la quête du pouvoir, la recherche de l’argent, la peur, la crainte, l’angoisse, la vieillesse, la maladie, la trahison, la mort. Toutes ces questions-là nous perturbent, nous empêchent de vivre sereinement. Nous sommes tous torturés en tant qu’humains par la vie et ses obstacles. Comment vivre malgré tout cela ? Trois écoles philosophiques sont particulièrement éclairantes pour comprendre cela : les stoïciens, les épicuriens et les cyniques. Ces écoles ne travaillent pas à enlever les maux – même s’ils disent que la philosophie est thérapeutique - mais à essayer de les combattre et les diminuer. Ces écoles développent ce que l’on appelle des « exercices spirituels ». Toute la philosophie antique est exercice spirituel, c'est-à-dire une pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre, de voir les choses. C'est à la fois un discours, qu'il soit intérieur ou extérieur, et une mise en œuvre pratique.

Pour notre question les stoïciens sont peut-être les plus pertinents, ils sont les plus à même de travailler sur cette problématique car le stoïcisme est une philosophie de l’acceptation. La plus grande phrase d’Epictete : « il y a des choses qui dépendent de nous et il y a des choses qui n’en dépendent pas » est très éclairante. Ce qui ne dépend pas de moi par exemple est la situation actuelle, ce virus devenu pandémique. Ce qui dépend de moi est la distanciation sociale, les règles d’hygiène, le respect de soi (prendre soin de soi) si l’on veut prendre soin des autres. Les stoïciens ont quatre vertus cardinales que l’on peut mettre en perspective avec le contexte actuel. La première est la sagesse, c’est savoir accueillir ce qui se passe avec calme et sérénité. Ne pas chercher un coupable et ne pas céder à la panique. La deuxième dimension est la justice. Par exemple savoir interagir avec les autres, éduquer, montrer l’exemple, respecter les consignes. Le troisième axe est la modération. Il s’agit à nouveau de ne pas céder à la panique de l’achat, contrôler ses impulsions, modérer ses plaisirs, par exemple ne pas chercher à partir, à acheter ce qui n’est pas nécessaire. La quatrième dimension est le courage de prendre des décisions qui ne sont pas plaisantes, décider ce qui est bon pour le bien commun avoir le courage de changer ses habitudes. Ce sont quatre vertus importantes pour déterminer notre mode de vie.

 

Qu’apprendre de cette crise ?

Ces deux dimensions à la fois savoir comprendre le monde et savoir comment vivre sont finalement les racines de la philosophie. La situation actuelle peut nous aider à revenir à des éléments philosophiques forts et utiles au-delà de la crise. Car il semble que nous assistions à une forme de destruction d’un monde en cours : mondialisation, interdépendance, mauvaise priorisation des fonds publics, etc. Toutefois la destruction appelle nécessaire la création (la célèbre destruction créatrice) et l’enjeu est la création du nouveau monde.  Comment va-t-on avoir un monde à venir qui serait différent du monde en train d’être détruit ? Un monde innovant mais aussi responsable. Cependant il y a un risque fort que ce monde ne soit pas totalement détruit et qu’il soit le même qu’avant. La répétition des crises, SRAS, H1N1, COVID 19 va peut-être nous entrainer à voir autre chose mais rien n’est moins sûr, nous n’avons pas vraiment appris des dernières épidémies et nous n’avons pas vraiment adapté nos modes de vie en termes d’hygiène, équipement en masques, etc. Nous savions que nous n’étions pas prêts à subir une nouvelle épidémie mais nous n’avons rien fait, malgré les signaux. Cette fois-ci peut être aurons-nous la destruction en vue de la création d’un monde plus responsable.

La deuxième leçon que nous devons retenir au-delà de la crise est le travail sur soi. Il s’agit d’un autre apprentissage qui nous vient de Pascal qui disait que « le malheur des hommes est de ne pas savoir rester ou demeurer seul en repos dans sa chambre ». Pourquoi ? Parce qu’on a envie d’être en voyage, en déplacement professionnel, de fréquenter des amis, de se réunir pour dîner, de partir en vacances à droite à gauche. Tout cela n’est-il pas finalement que superficialité ? N’est-il pas l’occasion d’apprendre à travailler sur soi et être capable de vivre en compagnie de soi-même ? N’est-ce pas l’occasion de réinstaurer un espace de pensées individuel et collectif qui semble nous manquer depuis quelques semaines ?

 

Par Xavier Pavie, Philosophe, Professeur à l’ESSEC Business School, Directeur Académique du programme Grande Ecole et du centre iMagination.

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