

Quelque soit le café où l'on se rend au Caire, des plus branchés aux plus populaires, il est impossible de ne pas rencontrer cet objet phare de la vie sociale égyptienne : la shisha. Cette pipe à eau qu'on se partage ou qu'on fume tout seul est un des symboles les plus évocateurs des plaisirs orientaux et, particulièrement en Égypte, la shisha est le témoin d'un mode de vie.
« Maalesh » et charbon de bois, la zénitude est dans le tabac
Dans une grande majorité des cafés cairotes, boire un café n'est pas la priorité. Fumer une shisha, si. Les longues pipes en cuivre, en aluminium ou en verre sont disponibles partout et il n'est pas rare que plutôt que consommer une boisson, on s'attable tranquillement et l'on commande sa shisha, aromatisée à la pomme, à la fraise, nature, goût chocolat, pastèque?
Ainsi installé, le monde extérieur n'est plus que méditation entre deux bouffées de vapeur parfumée.
Car à toute heure du jour ou de la nuit, on voit ces gens, des bawabs aux nababs, assis sur les terrasses, un tube dans la bouche ou entre les doigts. S'ils sont réunis, la shisha est le creuset d'un débat interminable, dont le sujet varie en fonction du programme que diffuse la télévision du café, ou celui d'anecdotes et d'histoires que l'on se partage. Si le fumeur est seul, il observe, pense, contemple.
Dans chacun des cas, la shisha traduit à merveille le rapport des égyptiens au temps qui passe : « maalesh », rien de grave, rien ne presse. Quand on fume, le temps s'arrête, seulement perturbé par un serveur dévoué qui réalimente en charbon le foyer éteint de la pipe.
Un objet aux différentes valeurs
Vous souvenez-vous d'Hubert Bonnisseur de la Bath fumant une shisha avec le Premier Ministre égyptien dans OSS 117 ? La shisha, sorte de calumet de la paix sauce pharaons, a longtemps été utilisée comme symbole de convivialité par les régimes du Moyen-Orient, et les accords diplomatiques pouvaient être signés avec la présence d'une shisha allumée et fumée en guise de partage entre les protagonistes.
On rapporte qu'au XVIIIème et XIXème siècles, de grandes manufactures françaises, verrières notamment, de Baccarat à Christofle, réalisaient des shishas d'appart que l'on offrait en cadeaux diplomatiques.
Encore aujourd'hui, les shishas que l'on trouve dans les cafés et restaurants n'ont pas toutes la même finesse, et qu'elles soient en verre, en cuivre, en bronze? elles ont parfois une valeur décorative et somptuaire au moins aussi importante que celle de la convivialité qu'elles distillent.

Khan el-Khalili - (c) CreativeCommons
De la Perse aux « bars à chicha » du monde entier
D'origine indo-persane, la shisha trouve néanmoins une racine africaine puisqu'on a mis à jour des sortes de pipes à eau datant d'environ 1320 de notre ère en Éthiopie. Mais c'est vraiment avec l'introduction du tabac en Perse au XVIème siècle que la shisha prend un rôle décisif dans la vie sociale orientale. Si le terme « narguilé » vient du mot perse signifiant « noix de coco » (probablement parce que celles-ci composaient les récipients des premières pipes), le terme « shisha » désigne à l'origine le mélange de tabac, à l'origine peu parfumé, disposé sur le foyer de l'instrument, sous le charbon.

"Qalyoon" by Antoin Sevruguin - (c) CreativeCommons
Aujourd'hui, la shisha s'affiche dans le monde entier, et offre une multitude de parfums, depuis la pomme jusqu'à la noix de coco, pour un délicieux retour gastro-étymologique. Et elle s'affiche dans les cafés populaires comme certains bars « tendance » d'Europe, toujours avec la même volonté de partage et d'expérience intemporelle.
En Égypte, la shisha est partout, et avec 30 millions de consommateurs réguliers, le souffle parfumé de la convivialité à l'égyptienne n'est pas prêt de s'éteindre.
Quentin Boissard (www.lepetitjournal.com/le-caire) - Dimanche 30 août 2015
5 bars à shisha à découvrir au Caire : Arabesque (Graden City), Pottery Café (Zamalek, Heliopolis), Sequoia (Zamalek, le plus large choix de parfums), Fiji (Héliopolis) et Khan el Khaton (Maadi). Et bien sûr tous les « ahwas » de Downtown, dont le Borsa Café et le Madiafa.


































