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Les canonnières du Yangtsé, une histoire française en Chine

Découvrez la véritable histoire des canonnières du Yangtsé, lorsque la France assurait la sécurité des missions chrétiennes en Chine et protégeait son commerce le long du "Fleuve Bleu", comme on l'appelait encore.

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La canonnière Alerte amarrée au quai de France de la concession de Hankou en 1926

La France au coeur de la Chine 

En 1861 – au lendemain de la seconde guerre de l’opium (1856-1860) – la France prend possession d’une partie de la ville de Hankou (dans la future municipalité de Wuhan établie en 1927), devenue port ouvert aux étrangers suite à la signature du traité de Tianjin en 1858. Là, elle va peu à peu y développer une concession, à l’image de celles déjà existantes à Canton, à Shanghai et à Tianjin. De prime abord, l’intérêt économique et commerciale de Hankou apparaît bien modeste. Mais la concession française du centre de la Chine va gagner en importance dans la dernière décennie du XIXe siècle du fait de sa situation géographique car elle se situe en effet au carrefour de voies commerciales fluviales intérieures et permet à la France d’exercer une influence politique, militaire et religieuse entre Shanghai et Chongqing.

Au tournant du XXe siècle, la Chine du Sud est perçue par les gouverneurs successifs de l'Indochine, tant comme une aire d'extension de l'influence française à partir du Tonkin via Kunming et le Yunnan, que comme le moyen de gagner la grande province du Sichuan, riche en ressources… que veulent aussi atteindre les Britanniques à partir de la Birmanie. Si le nombre de Français présents simultanément à Hankou ne dépassera que très rarement les 70 personnes au plus fort de l’implantation tricolore dans les années 1920-1930 – sur 10 à 30 000 habitants selon les périodes allant de 1910 à 1940 – le gouvernement français se doit néanmoins de protéger ses ressortissants et ses intérêts économiques dans cette zone du globe, si éloignée soit-elle.

 

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L'Église de l’Immaculée Conception ou « église française » de Hankou » – © Xiong Jiali.

 

La première canonnière française du Yangtsé

Artère principale des échanges est-ouest occidentaux en Chine depuis la fin du XIXe siècle, le fleuve est une ligne de communication primordiale pour les diverses puissances conservant des intérêts en Chine centrale. Si les intérêts industriels et commerciaux de la France apparaissent moindres que ceux d’autres nations, elle entretient toutefois une influence certaine grâce à ses établissements scolaires et hospitaliers, en majorité tenus par des missionnaires. À cet égard, la convention de Pékin signée en 1860 donne alors à la France le rôle de protecteur des missions catholiques, soit plusieurs centaines de religieux et religieuses répartis dans de nombreuses provinces et souvent bien vulnérables lorsque des conflits éclatent et que la xénophobie s’exprime.

En 1901, la première canonnière de la Marine nationale en Chine, l’Olry, fait son apparition sur les eaux du Yangtsé. Dans le monde des empires coloniaux d’alors, montrer le pavillon de la France, hissé au sommet du mât d’un navire de guerre, c’est faire jeu égal avec les autres puissances étrangères. Et c’est aussi, autant se faire que peut, rassurer les « pieds-jaunes », ces religieux, commerçants, employés, fonctionnaires mais aussi anciens soldats et légionnaires libérés de leur service et installés dans l’Empire du Milieu, depuis parfois des décennies pour certains d’entre eux.

 

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Borne de démarcation de la Concession Française de Hankou – © Vincent Mariet

 

La protection des concessions étrangères

En 1911, Wuhan est déjà une grande plaque tournante du commerce sur le fleuve Yangtsé et lorsque éclate la première révolution chinoise à Wuchang, en face des concessions de Hankou et des usines de Hanyang, les puissances étrangères décident de ne pas intervenir dans le conflit opposant les forces révolutionnaires aux troupes impériales de la dynastie Qing, malgré les demandes insistantes de cette dernière. Le rôle des différentes flottilles militaires doit se borner à assurer la sécurité des concessions et des intérêts commerciaux et industriels des occidentaux et des japonais. Les forces présentes sont en alerte mais ne doivent en aucun cas engager le combat, sauf cas de force majeure.

Pour palier à l’absence fortuite des canonnières françaises, deux navires de guerre de l’escadre française d’Extrême-Orient, la Décidée et le D’Aberville, reçoivent l’ordre de remonter le fleuve Bleu depuis Shanghai afin de bien montrer le pavillon à Hankou et de protéger les étrangers – et en premier lieu les Français – en y faisant débarquer des troupes, le cas échéant. Des années 1900 aux années 1930, la concession française de Hankou, voisine de celles de la Grande-Bretagne (1861-1927), de l’Allemagne (1895-1917), de la Russie (1896-1924) et du Japon (1898-1943), voit ainsi défiler devant son quai de nombreux navires dont plusieurs canonnières de différentes nations.

 

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Laissez-passer franco-chinois pour entrée-sortie de la Concession de Hankou © Vincent Marie

 

La guerre civile éclate en Chine

Durant les Années Folles, ces dernières vont se retrouver impliquées dans les prémices de la guerre civile chinoise. En mai 1925, de grandes manifestations secouent Shanghai et Canton. La grève générale des travailleurs chinois et le boycott de Hong-Kong qui s’ensuit donnent à la crise une ampleur internationale, alors même que le décès du président Sun Yat-sen fragilise la cohésion politique de la République de Chine. Pour renforcer sa présence de Shanghai au Sichuan, la Marine décide de réarmer un de ses navires et de l'envoyer en Extrême-Orient pour renforcer la flottille du Yangtsé. C’est l’Alerte, sur laquelle embarque, à Cherbourg, Pierre Franconie. En 1925, le déclenchement de la seconde révolution chinoise suite au « mouvement du 30 mai » inaugure ainsi une longue période de troubles. 

Dans l’ensemble de Wuhan, la situation se détériore de jour en jour. Les affrontements entre les forces nationalistes et communistes font se décider les Britanniques à abandonner leur concession du Hubei tandis qu’au Sichuan, la France évacue son poste de Chongqing ; la Marine ayant décidé de se retirer à Hankou, où seront désormais basés tous les navires de guerre. La panique règne à Hankou et la plupart des étrangers ont alors déjà fuit les trois concessions encore existantes. En 1927, les canonnières françaises assurent encore l’évacuation, vers Shanghai, d’une centaine de personnes et la navigation ainsi que les trafics fluviaux sont quasi interrompus. En 1929, la canonnière Balny, qui redescendait le Yangzi vers Hankou, subit une fusillade de la part de troupes chinoises, ceci l’obligeant à riposter avant de pouvoir continuer sa route, sans avaries mais avec trois blessés. 

 

Le parcours de l'Alerte sur le Fleuve Bleu

Tout au long de la guerre civile chinoise, garder le contrôle du fleuve Yangzi reste un enjeu majeur. Lorsque Pierre Franconie arrive à Hankou à bord de l’Alerte après plus d’un an de voyage dû à de nombreuses péripéties, la canonnière se lance rapidement dans sa mission de lutte contre les pirates, les bandits et les brigands qui menacent la dizaine de navires battant pavillon français sur le grand "Fleuve Bleu". 

Le 13 octobre 1926, pendant une patrouille, l’Alerte est prise à partie par des troupes chinoises, causant un mort et deux blessés parmi l’équipage. Le 22 mars 1927, elle porte assistance aux Français encore présents dans la ville de Nankin lors de la prise de cette dernière par les forces de Tchang Kaï-chek.

En septembre 1929, elle est envoyée à Yichang après l’assassinat de l’évêque franciscain local d’origine belge avec pour mission de protéger les religieux de la localité. Durant l’été 1930, elle est témoin des grandes inondations qui provoquent, à Wuhan notamment, la mort de nombreuses personnes au sein de la population chinoise ainsi que de grandes pertes matérielles pour tout le monde. 

 

L'invasion japonaise et le retrait de la France

En juillet 1937, suite au déclenchement de la seconde guerre sino-japonaise, la ville de Wuhan est investie par l’armée nippone le 25 octobre 1938. La concession de Hankou se retrouve dans une position délicate. Si la concession de Shanghai, voisine de la concession internationale, reste plus ou moins facilement reliée à la France, la concession de Hankou apparaît, elle, totalement isolée ; en plus d’être rapidement submergée par plus de 100 000 réfugiés de guerre.

La marine japonaise ferme le Yangtsé à tout navire de guerre étranger et les quatre canonnières françaises encore présentes – et non-belligérantes – finissent en conséquence totalement bloquées en différents points du fleuve ; entre barrages érigés par les Chinois et contrôles imposés en nombre par les Japonais. En 1939, de Shanghai à Chongqing, le Yangtsé est progressivement rendu inaccessible dans son ensemble aux rares navires de commerce étrangers naviguant encore dans la zone. Et en 1941, la Marine se résout finalement à dissoudre sa flottille du Yang-Tsé. Quant à sa concession du Hubei, la France la rétrocède à la Chine en 1943. En 1946, il ne reste plus qu’une dizaine de Français sur place.

 

Pour compléter et aller plus loin :

  • BENSACQ-TIXIER, Nicole, La France en Chine de Sun Yat-sen à Mao Zedong, 1918-1953,Rennes, PUR, Coll. Histoire, 2014.
  • FRANCONIE, Pierre, Canonnière en Chine, Paris, Karthala, 2007.
  • MARIET, Vincent, « De l’Atlantique aux mers de Chine : Rochefort, port impérial au XIXe siècle », thèse d’histoire contemporaine sous la direction de Bruno Marnot et Jean-François Klein, La Rochelle, La Rochelle Université, 2022.
  • WEBER, Jacques et DE SESMAISONS, François (dir), La France en Chine, 1843-1943, Paris, L’Harmattan, 2013.
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