Le derby des colonies ou la rencontre footballistique entre les diasporas de Santiago

Par Édouard Maury | Publié le 18/06/2021 à 13:00 | Mis à jour le 18/06/2021 à 19:58
Photo : Radio.uchile - Source : Duckduckgo image
Un joueur de l'Audax Italiano se retrouve en face à face avec un joueur du Deportivo Palestino

Au terme d’un match de football relativement équilibré ce mardi 15 juin, les visiteurs de l’Audax Italiano ont réussi à s’imposer sur le terrain du Deportivo Palestino. Ce match entre deux équipes de Santiago, se déroulait pour le compte de la 8ème journée du championnat. Mais au-delà de ça, il s’inscrivait aussi dans la lignée du derby des colonies.

 

Une tête au premier poteau et une erreur de main de Christopher Toselli, le gardien du Palestino. Score final : 2-0 pour l’Audax Italiano. Voici comment l’on pourrait résumer le match du mardi 15 juin. S’il ne s’agissait que d’une simple partie de football. L’Audax Italiano et le Palestino, ne sont au premier abord que deux des six clubs de la capitale chilienne. Mais comme leur nom le laisse l’imaginer, ils sont, avant tout, les équipes de football de diasporas étrangères installées au Chili. Aux côtés de l’Union Española, ces trois clubs disputent six fois dans l’année le derby des colonies. Chacun portant le nom de son pays d’origine dans l’intitulé du club. Leur aura dépasse le simple prisme du football.

La rencontre "Tano" - Union : le derby historique

L’Union Española et l’Audax Italiano proviennent tous deux de la même initiative : une communauté étrangère voulant créer une institution qui pourrait la représenter. C’est ainsi que le Centre espagnol d’instruction et de loisir voit le jour en 1897, et l’Audax club ciclista Italiano en 1910. Leur branche football furent créées respectivement en 1918 et 1921. Dès leurs premières années d’existence, espagnols et italiens développèrent une forte rivalité à la fois sportive et sociétale. En effet, les deux diasporas représentaient les deux plus grandes communautés étrangères au Chili. Il y avait donc une opposition à la fois culturelle mais aussi d’intégration. Les italiens essayaient de se fondre dans la société chilienne en s’imprégnant des codes locaux, tandis que les espagnols étaient moins enclins à se mélanger à la population. Leur première rencontre officielle intervint en avril 1922 et se solda par un match nul et vierge 0-0.

 

Les deux équipes s’imposèrent alors comme des places fortes du championnat métropolitain. L’Union remportait la coupe du Chili en 1920, 1924 et 1925, tandis que l’Audax parvenait à décrocher la coupe nationale 1922, mais surtout la Ligue métropolitaine en 1924, puis le championnat national en 1931 après la réunification du football chilien. La rivalité était si forte à cette époque qu’il n’était pas rare que les rencontres entre les deux équipes tournent en affrontement de supporters dans les tribunes. L’Union disparu momentanément des radars en 1939 puisque l’équipe fut exclue du championnat du fait de la guerre civil espagnole, et de la prise de position des dirigeants du club. A son retour, elle se restructura pour remporter le championnat 1943.

L’apogée de la rivalité entre les deux équipes intervint entre la fin des années 1940 et le début des années 1950. En 1948, l’Audax remportait pour la troisième fois le championnat chilien, à la suite d’une longue période dite de chilénisation du club qui décidait de cesser de recruter des joueurs venant de toute part de l’Amérique du Sud, et arborait les armoiries chiliennes sur son blason. Le club terminait alors champion, six points devant son dauphin qui n’était autre que… l’Union Española. Mais les Ibériques ne dirent pas leur dernier mot et l’année 1951 sonna le glas de leur revanche. Cette année, les deux clubs terminèrent le championnat avec 36 points chacun. Pour les séparer, un match synonyme de finale fut organisé, et les Espagnols l’emportèrent, décrochant ainsi leur second championnat. Parmi les joueurs de l’équipe, un attira plus l’attention que les autres. En effet, le défenseur chilien Americo Hazares devint, et reste jusqu’à aujourd’hui, le seul joueur à avoir été titré avec l’Audax et l’Union en participant aux campagnes 1948 et 1951.

L’arrivée du Palestino dans la danse

À l’origine un club de tennis et de sport pour enfant, le Deportivo Palestino intégra la deuxième division chilienne en 1952, puis la première division dès l’année suivante. Le club réussit à remporter son premier championnat dès 1955. Internationalement connu pour son soutien à la revendication palestinienne, le club le témoigne à travers des actions de sa propre initiative, ou de celle de ses fans. Si l’actualité footballistique des trois équipes s’est calmée au cours des années 1960, ce n’est que pour mieux revenir pendant la décennie 1970.

Et ce fut de manière tumultueuse pour le Palestino qui descendit pour la première fois en seconde division en 1970. L’Audax l’imita la saison suivante. De son côté l’Union Española participait pour la première fois de son histoire en 1971 à la Copa Libertadores, coupe continentale créée 10 ans auparavant, avant de remporter en 1973 le championnat national. Tout cela sous fond de coup d’Etat. La décennie dorée de l’Union se poursuivit puisqu’en 1975 l’équipe remporta le championnat chilien, mais surtout, devint une des quatre équipes chiliennes de l’histoire à atteindre la finale de la Copa Libertadores, avant d’être battu par les Argentins du Club Atletico Independiente.

 

Si l’Audax remonta en première division en 1976, la fin de la décennie fut surtout marquée par la première participation du club Palestino à la Copa Libertadores la même année, et le titre de champion national pour l’Union l’année suivante. Quoi de mieux alors de clôturer ces années riches en émotion qu’avec une finale de coupe du Chili entre le Palestino et l’Union Española en 1977, remporté par le "tino". Le club de la diaspora palestinienne effaça la même année un record en restant invaincu pendant 44 matchs entre 1977 et 1978. Si la presse chilienne a souhaité créer cette image de "clásico" entre le Palestino et l’Union pendant leurs années de domination, il n’en a jamais rien été. La vraie rivalité entre les clubs des "colonies" reste celle entre italiens et espagnols. Et ce jusqu’à ce jour où le bilan des rencontres entre les deux équipes est presque à l’équilibre : 69 victoires pour l’Union et 303 buts marqués, 67 pour l’Audax pour 302 réalisations.

Un effacement progressif de la rivalité

Si l’Audax réussit à remonter en première division en 1996 et à participer pour la première fois à la Copa Libertadores en 2006, le club reste en marge des succès nationaux depuis son dernier titre de 1957. L’Union assura de belles années lors de ce début de siècle en remportant les championnats de 2005 et 2013. Mais le Palestino reste aujourd’hui le plus fier représentant des "colonies" en étant systématiquement présent des coupes continentales depuis 2015. Le club a également réussi à décrocher une coupe nationale en 2018 en venant à bout de l’Audax.

Mais tout de même l’Union qui reste à ce jour la meilleure équipe des "colonies" en termes de palmarès. Le club de la diaspora espagnole domine ses deux rivaux dans les confrontations directes et a remporté 7 championnats nationaux contre 4 pour l’Audax et 2 pour le Palestino. Mais l’Audax pourrait se rapprocher de son ennemi espagnol car le club est actuellement leader du championnat après sa victoire mardi 15 juin. Le Palestino, lui, stagne à la 14ème place et regarde dangereusement vers le bas du classement, en restant à un point de la place de barragiste à la relégation. L’Union Española se maintient à une anonyme 8ème place.

Si la rivalité n’est plus celle d’antan, notamment entre italiens et espagnols, un derby des colonies est toujours l’occasion de voir deux morceaux d’histoires s’affronter. Des clubs revendiquant leurs origines étrangères, tout en restant des modèles d’intégration au Chili. Et si vous avez raté le match de mardi dernier, pas de panique, un nouveau derby a lieu le 1er août prochain entre le Club Palestino et l’Union Española..

Édouard Maury

Étudiant à Sciences Po Aix, j'effectue un stage au sein de la rédaction de lepetitjournal.com Santiago. Passionné de sport, et de nature, je découvre le Chili pour la première fois.
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