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SANTE – Les décharges de Terra dei fuochi ne sont pas des cas isolés

Ce qui se passe sur la Terra dei fuochi n'est pas un problème typiquement italien. Mais à propos qu'est-ce que la Terra dei fuochi ? Pourquoi sommes-nous tous concernés par ce scandale sanitaire ?

Des décharges à ciel ouvert

La Terre des feux est une (trop) grande zone s'étendant de Naples à Caserte, comprenant à présent Salerne. Elle englobe particulièrement les villes de Scampia, Ponticelli, Giugliano, Qualiano, Villaricca, Mugnano, Melito, Arzano, Casandrino, Casoria, Caivano, Grumo Nevano, Acerra, Nola, Marigliano, Pomigliano, Parete, Casapesenna, Villa Literno, Santa Maria Capua Vetere, Casal di Principe, Aversa, Lusciano, Marcianise, Teverola, Trentola, Frignano et Casaluce.

Dans toutes ces communes, les sens subissent un douloureux spectacle : les décharges sauvages à ciel ouvert. Les immondices s'entassent, l'odeur se repand et s'ancre dans le quotidien des habitants qui sont de plus en plus exposés au développement de maladies graves et ce, dès leur plus jeune âge. On parle d'infections, de tumeurs, de cancers... Et quand les espaces sont saturés, on brûle ces tonnes d'ordures pour libérer de la place au risque de s'empoisonner plus vite avec des gaz toxiques.

La criminalité organisée locale a su tirer profit de cette pollution et la contenir selon ses propres codes. Mise à part l'incinération des déchets spéciaux (qui ne sont ni "domestiques" ni "urbains"), l'ensevelissement sans traitement préalable est également une pratique courante et tout aussi dangereuse. Ces déchets spéciaux sont le n?ud du problème car ils représentent 80% des déchets produits par an en Italie. Leur prise en charge est une des plus coûteuses. L'amiante, le plomb, les produits chimiques, ceux pharmaceutiques, leur consistance et leur dangerosité impose un traitement spécifique qui n'est pas respecté par manque de financements : chaque tonne de déchets spéciaux coûterait environ 600?.

"Vous pourriez manger demain une de mes tomates polluées"

La pollution de l'air et de la terre place la Terra dei fuochi en situation de crise sanitaire, au-delà de la catastrophe environnementale. On le sait, l'agriculture est l'une des principales ressources économiques de la région et cette dernière est soumise à une pollution indirecte. Des particules toxiques se déposent sur les produits ou les produits sont irrigués par une nappe phréatique déjà polluée ; le bétail mange une herbe pas saine et devient contaminé à son tour. La terre devient moins fertile, les produits invendables et l'écomafia entre en jeu. Cette situation se vérifie particulièrement dans 8 villes : Acerra, Aversa, Bacoli, Caivano, Castelvolturno, Giugliano, Marcianise et Villaricca où les décharges sauvages sont les plus importantes.

En quoi sommes-nous concernés ? L'écomafia met en circuit des produits qui se retrouvent dans nos assiettes. La mozzarella de

bufala qui s'est fait un nom et une place de choix dans la gastronomie mondiale, n'est pas passée au travers du scandale. Carmine V., agriculteur tenant à son anonymat, nous raconte : "Nous sommes agriculteurs de père en fils. La situation éclate au grand jour mais elle existe depuis bien longtemps. Bien évidemment, à l'époque, on ne savait pas mettre un terme scientifique sur les nouvelles maladies ou les pratiques liées à cette zone à risque. Sur l'exploitation, on ne peut que subir et constater les dégâts. Les lois sont insuffisantes pour nous protéger professionnellement et personnellement alors pour survivre on s'en remet ? à tort ? à l'économie parallèle mais comment faire autrement ? Une grande partie de mes légumes sont exportés à l'étranger sans aucune appellation particulière. Je ne sais pas exactement où part ma production mais par exemple vous pourriez manger demain une de mes tomates polluées. La laver ne servirait à rien, la toxicité est ancrée dans sa chair comme elle est ancrée dans nos terres. Assainir les champs, soigner les bêtes coûte trop cher. Un ami producteur de mozzarella a abattu une partie de son bétail et produit ce qu'il peut avec des bufflonnes malades. Tout ce qui provient de la terre ici est incurable. Rien que le fait de respirer est dangereux pour les hommes. On pourrait partir, mais pour aller où et pour faire quoi ? On reste et on se compromet avec le système. Les associations font du bon boulot pour mettre en évidence tout ce qui ne va pas mais une fois de plus, on génère une mauvaise image."

Vers une revalorisation de la Campanie

Carmine nous confirme avec résignation que la situation est engluée dans une nécessité et cet aspect est important. Cependant sa radicalisation raisonne comme "travail et/ou mort". Et pourtant des mesures ont été prises : 33 enquêtes ont mené à la dénonciation de 448 personnes et de 116 entreprises. On recense 2.000 sites pollués et plus de 6.000 feux allumés. Les clans et la Camorra en particulier ont la main mise sur ce phénomène qui se meut selon leurs règles et ce depuis les années 80. A cela, s'ajoute les transferts inter-régionaux de déchets : les entreprises du Nord évacuent vers le Sud et c'est ainsi que la Campanie, la Calabre ou plus généralement le Sud, devient la décharge à ciel ouvert de l'Italie. Bien entendu et heureusement, toute la Campanie n'est pas touchée, pour preuve de nombreuses zones restent productives et assument de hautes valeurs touristiques et gastronomiques. La Campanie est en marche vers une revalorisation de son territoire. 

Charlotte Raniero (Azzura Magazine) - mardi 4 février 2014

 

 

Crédit photo : Corbis, LD

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