Mercredi 19 janvier 2022
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Hervé Mazurel alerte sur le déclin de la psychanalyse

Par Noé MALAPRIS | Publié le 25/11/2021 à 15:45 | Mis à jour le 02/12/2021 à 19:03
Photo : Hervé Mazurel alerte sur le déclin de la psychanalyse | ©charlottekrebs
Hervé Mazurel devant un mur

Historien des sensibilités, maître de conférences à l’Université de Bourgogne, Hervé Mazurel publie un ouvrage monumental de 590 pages (La Découverte) qu’il est venu présenter ce vendredi 12 novembre à la libreria Stendhal. A travers « L’inconscient ou l’oubli de l’histoire », il invite la psychanalyse à se défaire de sa vision fixiste ou anhistorique de la vie psychique, alors même qu’elle est étroitement dépendante de l’évolution des mœurs, des normes et des tabous sociaux.

 

Autour de 1900, Freud a étudié la psyché des bourgeois de Vienne comme si celle-ci était identique à celle de n’importe quel autre individu. Cette projection à l’universel passe sous silence sa situation sociale, géographique et historique. Hervé Mazurel avance qu’en tenant si peu compte du social et de l’histoire, la psychanalyse se trompe, et alimente sa perte de vitesse face aux nouvelles sciences psychiques.

 

Pour une histoire de l’inconscient

Il tient d’emblée à le préciser à son auditoire : Hervé Mazurel n’a pas écrit cet ouvrage dans une volonté de dénigrer ou de promouvoir la psychanalyse. Ce n’est pas un long pamphlet vilipendant la discipline, ni un manifeste pour la valoriser. Il s’agit plutôt d’admettre les défauts et imperfections de la psychanalyse à l’heure actuelle. Il ne la rejette pas en bloc ; au contraire, il adopte une posture nuancée. Ce livre procède d’une longue réflexion dont le but est de comprendre comment ne pas perdre tout l’acquis de la psychanalyse, l’une des principales révolutions cognitives du XXème siècle, sans pour autant l’idéaliser.

 

Réconcilier la psyché et l’histoire

La psychanalyse, née à la fin du XIXème siècle, est relativement récente. Controversée, considérée par beaucoup de savants ou d’intellectuels comme un charlatanisme, elle a toujours souffert d’un manque de légitimité face à d’autres disciplines mieux ancrées dans les domaines universitaire et médical. Ce phénomène peut s’expliquer de diverses façons, l’une d’elles étant certainement un certain dogmatisme de la psychanalyse et l’impérialisme disciplinaire de son inventeur, Sigmund Freud. En postulant l’existence d’un inconscient universel, ce qui signifie que la psyché de deux individus que tout oppose – époque, situation sociale, géographique, etc. – est identique, Freud empêche toutes évolution et adaptation de sa propre discipline. Il la cantonne donc aux cadres et schémas qu’il a lui-même fixés. Or, tout le propos de M. Mazurel est de montrer que la psychanalyse n’étudie pas une économie psychique universelle et invariante, mais des troubles d’époque, de génération, de classe ou de genre. Les faits psychiques ne sont pas indépendants des contextes socio-culturels.

 

Un plaidoyer pour plus d’interactions entre histoire et psychanalyse

M. Mazurel est avant tout historien, et cela se ressent dans ses paroles. Une grande partie de son intervention fut en effet vouée à la démonstration de l’apport de la psychanalyse à l’histoire en tant que discipline scientifique, mais aussi de l’influence des événements historiques sur l’évolution de la psyché des individus. Pour cette démonstration, il cite Norbert Elias et sa thèse du « processus de civilisation ». D’après le sociologue allemand, les individus ont lentement intégré la nécessité de privilégier leur surmoi par rapport à leur ça (la raison face aux pulsions), au fur et à mesure que l’Etat centralisé acquérait le monopole de la violence légitime. La pacification des rapports sociaux a amené des contraintes externes (seul l’Etat et ses représentants peuvent recourir à la violence légitimement) à devenir des contraintes internes, des autocontraintes. La règle qui s’est progressivement imposée de ne pas se rendre justice soi-même, a durablement modifié notre psyché. Cela montre que celle-ci est malléable, et qu’il n’y a pas de psyché universelle des êtres humains. Or, tout le problème, pour M. Mazurel, est que la psychanalyse n’a pas suffisamment intégré l’idée selon laquelle la transformation des mœurs exerce une influence profonde sur la vie psychique. Ainsi, l’analyse des événements historiques et de leurs conséquences peut permettre d’affiner la psychanalyse, de l’actualiser et, en fin de compte, de juguler son déclin.

 

Une conférence intéressante et bien menée

Il est difficile de résumer le propos d’un intellectuel en un article, d’autant plus lorsque la conférence a duré une heure et demie et fut riche. Menée sous la forme d’une discussion avec Christine Dal Bon, elle fut très instructive pour le public venu en nombre écouter Hervé Mazurel.

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Noé MALAPRIS

Noé MALAPRIS

Étudiant à Sciences Po, j'ai la chance de passer ma 3e année à Rome, où j'effectue un stage d'un semestre au Petit journal.
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