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PHILIPPE MUYL - "La Chine, c'est Hollywood 1940"

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Le programme cinéma du French May, "French Shadows, all eyes on China" s'achèvera samedi 31 mai avec deux projections exclusives du film franco-chinois Le Promeneur d'oiseau (The Nightingale). Le Petit Journal a rencontré cette semaine son réalisateur Philippe Muyl (Cuisine et dépendances, Le Papillon?)  qui nous a confié les difficultés et les bonheurs de cette aventure chinoise qui selon ses propres termes s'est finalement terminée sur un "miracle".

Le Promeneur d'oiseau est votre premier film tourné en Chine et en chinois. Avec le recul, c'était un pari un peu fou, non ?

Oui, ce film était une véritable prise de risque, un pari à l'aveugle. Je ne savais pas si nous pourrions aller jusqu'au bout du projet mais j'avais envie de sortir de l'Hexagone pour me frotter à autre chose. J'ai travaillé pendant trois ans sans être payé avec des producteurs qui n'avaient jamais fait de long métrage et qui pour faire le film ont du emprunter beaucoup d'argent auprès d'investisseurs privés. La Chine, c'est Hollywood 1940. C'est sauvage? Les investisseurs sont des types qui possèdent une usine de tubes d'acier ou une mine de charbon et qui tout d'un coup décident de mettre 3 millions d'euros dans un film. Le Promeneur d'oiseau s'est donc vraiment fait à l'arrache mais il s'est fait.

Vous cumuliez en effet les difficultés : des problèmes de financement, les différences culturelles, la barrière de la langue, la censure? A aucun moment tout cela ne vous a arrêté ?

Il faut croire que non (rires). Mais il est vrai que ce film est un miracle car le projet aurait du s'arrêter dix fois en route. Pendant la préparation, on a eu plein de problèmes. Après le tournage, on est restés cinq mois bloqués parce qu'il n'y avait plus d'argent pour le montage. Mais finalement tous les problèmes ont été dépassés les uns après les autres grâce à la ténacité, à la volonté un peu suicidaire des producteurs chinois.

Pour être franc, quand je vois le film aujourd'hui, je ne comprends pas trop comment je l'ai fait. C'est un peu bizarre. J'aurais pu me casser la figure, découvrir des erreurs de dialogue pendant le montage mais non. Non seulement il n'y a pas d'erreurs mais c'est vraiment un film chinois? Enfin, les Chinois me disent que j'ai bien capté la problématique et la psychologie de la société chinoise d'aujourd'hui.

Comment fait-on précisément pour parler avec justesse d'une culture et d'une société quand on y est soi-même étranger ?

Il ne faut pas avoir de préjugés. Il faut être très ouvert, c'est-à-dire disponible à l'observation, savoir regarder, poser beaucoup de questions. Mes producteurs m'ont aussi beaucoup aidé. Lui est français, sa femme chinoise et ils vivent à Pékin depuis 10 ans. Ils m'ont donc servi en quelque sorte de traducteurs : ils m'aidaient à interpréter le comportement des gens.

Il faut aussi ne pas être inquiet, ne pas faire de fixation sur ce qu'on veut absolument mettre dans son film. Comme par exemple demander au grand-père de faire une bise sur le front de sa petite-fille. Une fois qu'on vous a expliqué qu'en Chine ça ne se fait pas, il faut accepter qu'en Chine ça ne se fasse pas, que ça n'ait pas de sens pour les Chinois même si cela en a pour vous.

Vous-même avez été bien accepté en tant que réalisateur étranger par l'équipe du film ?

Pour un Français qui tombe du ciel, ce ne serait sans doute pas évident car il devrait d'abord montrer qui il est. Moi, je suis arrivé en Chine avec a priori très favorable car j'ai réalisé il y a quelques années un film intitulé Le Papillon qui est hyper-connu des Chinois. C'est même assez surréaliste pour un film qui n'est jamais sorti en salles.

Où que j'aille en Chine, on me parle de ce film. J'ai rencontré l'autre jour une boite de VOD chinoise qui comptabilise 8 millions de vues pour Le Papillon rien que sur son réseau, ce qui veut dire qu'en streaming sauvage on doit être à 15 millions.

Justement puisque vous évoquez Le Papillon. Vous avez dit à plusieurs reprises que vous ne vouliez pas faire un remake chinois de votre film. Alors pourquoi avoir choisi de revenir avec le Promeneur d'oiseau au thème du vieil homme et l'enfant ?

D'une part parce que ça me permettait de capitaliser sur le Papillon et d'autre part parce que la relation d'un grand-père et d'une enfant ? et c'est sans doute ce qui explique le succès du film en Chine ? est une chose très asiatique, très chinoise. J'ai donc gardé ce pivot-là mais l'histoire que je raconte est différente. Dans le Promeneur d'oiseau, j'en profite pour parler de trois générations chinoises. Il y a d'une part le grand-père, ce paysan monté à Pékin pour travailler, qui a connu la Révolution culturelle, la famine et qui vit maintenant seul dans son appartement avec son oiseau et d'autre part sa petite-fille qui comme tous les enfants de bonne famille aujourd'hui en Chine est hyper-gâtée. Mais au milieu il y a aussi les parents. A travers ces personnages, ce sont 25 ans d'histoire chinoise qui sont symboliquement évoqués.

Vous évoquiez à l'instant l'oiseau du grand-père qui est un personnage à part entière dans votre film. Quelle est la symbolique attachée à cet animal en Chine ?

Pour les Chinois, l'oiseau n'évoque rien d'autre qu'un animal de compagnie. C'est pour moi qu'il évoque autre chose. En Chine, on me pose d'ailleurs souvent la question et dans ce cas là je fais une réponse à la chinoise, je dis que l'oiseau représente le lien entre la terre et le ciel. Ce n'est pas une réponse truquée car c'est en partie en vrai mais, pour moi, avant tout l'oiseau en cage symbolise la Chine. Chacun est libre d'interpréter ce que cela veut dire mais y a deux façons de raconter la chose. On peut dire soit "l'oiseau chante mais il est enfermé" soit "il est enfermé mais il chante".

Vous montrez d'ailleurs dans votre film deux visages très différents de ce pays avec d'un côté la Chine nouvelle qui cumule tous les maux des sociétés post-modernes et de l'autre la Chine rurale traditionnelle où règnent encore la beauté et la solidarité...

On parle toujours de la bouteille à moitié vide. Or, moi ce que voulais, c'était aussi montrer la bouteille à moitié pleine, montrer une image positive, inattendue de la Chine, loin de celle extrêmement restrictive qu'en ont généralement les Occidentaux pour qui la Chine, c'est la pollution, la malbouffe, les scandales alimentaires, l'exploitation dans les usines ? Or, il y a aussi des trucs super en Chine... Je ne suis pas un espion à la solde des Chinois (rires)... C'est simplement ma façon de voir les choses en général. Quand je filme, j'ai envie de montrer de beaux paysages. Filmer la noirceur du monde ne m'intéresse pas.

Le Promeneur d'oiseau est sorti en France le 7 mai dernier. Comment le public réagit-il à ce film franco-chinois ?

Très bien alors même que je pensais me faire allumer par la critique. J'ai été assez même agréablement surpris par la presse qui a trouvé le film beau et la problématique posée intéressante. Il y a toujours deux ou trois réserves mais globalement les réactions sont très bonnes. En général, les gens trouvent que le film est apaisant, que la nature est magnifique, que les acteurs sont très bien, qu'on voit une Chine qu'on ne connait pas. Globalement, ils ont vu ce que j'avais mis dans le film : ça fait plaisir.

Avez-vous eu des réactions quant à la construction du film ? Personne ne s'est par exemple étonné de l'absence de réel climax dans la relation père-fils. Alors qu'on attendrait une scène d'explications un peu musclée entre les deux, tout se passe de manière feutrée, en demi-teinte?

Ca a fait l'objet de nombreuses conversations en Chine au moment de l'écriture du scénario car je voulais montrer le conflit entre le père et le fils mais dans la culture chinoise c'est impossible. Bizarrement, je n'ai pas eu de questions en France là-dessus bien que tout se passe dans le non-dit. Les gens ne sont pas choqués par la retenue. Sans doute - et c'est aussi ça qui est intéressant dans ce film- parce que le Promeneur d'oiseau est certes un film chinois mais avec une ligne occidentale, ce qui le rend bien plus facile à suivre pour les Occidentaux qu'un film chinois sur le plan narratif.

Et le public chinois, comment réagit-il à ce film-miroir qui lui est tendu par un étranger ?

Le film devait sortir en Chine le 23 mai mais il n'a finalement pas pu se frayer un chemin parmi les blockbusters. Nous sommes donc en attente de date. Pour le moment, les Chinois qui ont vu le film y ont aussi perçu ce que j'ai voulu y mettre mais il est encore tôt : il faudra voir ensuite commercialement comment ça se passe.

Dans le film, je ne porte aucun jugement critique sur la Chine. Ce que je propose aux Chinois, c'est en effet un miroir. Je pose plus de questions que je ne donne de points de vue ou de réponses. Je ne leur dis pas "Ce n'est pas comme ça qu'il faut vivre." mais plutôt "Regardez et réfléchissons. Est-ce qu'il n'y aurait pas un équilibre à trouver entre tous ces excès, dans cette fuite en avant ?"

Propos recueillis par Florence Morin (www.lepetitjournal.com/hongkong) vendredi 30 mai 2014

Synopsis du Promeneur d'oiseau:

Afin de tenir la promesse faite à sa femme, Zhigen décide de retourner dans son village natal pour y libérer son oiseau, unique compagnon de ses vieilles années. Il prévoyait de faire ce périple en solitaire, mais on lui confie Renxing, sa petite-fille, jeune citadine gâtée, contrainte de partir avec lui. Au cours de ce voyage aux confins de la Chine traditionnelle, dans une nature magnifique, ces deux êtres que tout sépare vont se dévoiler l'un à l'autre, partager des souvenirs et des aventures.La petite fille va découvrir de nouvelles valeurs, et particulièrement celles du coeur.

Infos pratiques:

The Nightingale de Philippe Muyl

Projections le samedi 31 mai à 17h30 à Palace IFC et 21h30 à Broadway Cinematheque.

Information et billetterie : http://bc.cinema.com.hk/filmfestival/FrenchMay2014/film18.html

Les deux projections seront suivies par une rencontre avec le réalisateur Philippe Muyl, réalisateur de Cuisine et Dépendances (1993), la vache et le président (2000) et le Papillon (2002).

 

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