David Martinon raconte « Les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul »

Par Rachel Brunet | Publié le 05/05/2022 à 17:32 | Mis à jour le 06/05/2022 à 10:47
Photo : David Martinon, ambassadeur de France en Afghanistan
David Martinon

Le 15 août 2021, le monde découvrait les images de la chute de Kaboul. David Martinon, ambassadeur de France en Afghanistan, signe « Les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul » publié aux Editions de l’Observatoire. Dans ce livre, il revient non seulement sur la débâcle de Kaboul, mais aussi sur les conditions qui l'ont permise, et sur les signes terribles qui l'annonçaient et que trop peu ont voulu voir. Une véritable leçon de géopolitique. Un hommage bouleversant à ceux qui ont pu fuir, comme à ceux qui ont dû rester. Pour notre édition à qui il a accordé un entretien, l’ambassadeur de France en Afghanistan, aujourd’hui relocalisé à Paris, revient sur son ouvrage, mais aussi sur les trente-trois moins passés à Kaboul.

 

Les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul

 

David Martinon et les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul

La carrière diplomatique de David Martinon était déjà bien connue aux États-Unis, où il a été Consul général de France à Los Angeles de 2008 à 2012. En 2018, il est nommé ambassadeur de France en Afghanistan, l’un des postes diplomatiques les plus dangereux au monde. L’été dernier, la France entière redécouverait le diplomate alors que lui et ses équipes, dernier rempart de la France à Kaboul, aidaient — dans un contexte difficile — à l’évacuation des Français en Afghanistan, mais aussi d’Afghans dont la vie était en danger dans un pays tombé aux mains des Talibans. De ce moment de vie professionnelle, mais aussi de vie d’homme, David Martinon signe Les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul.

Trois raisons ont animé le haut fonctionnaire à publier cet ouvrage. « J’avais trois envies. La première était de faire la transparence absolue sur ce que nous avions fait pendant et avant parce que je me suis rendu compte pendant les premiers jours de la crise, à partir du 15 août, que nous commencions à réécrire l’histoire. Nous avions fait le travail en amont, je voulais que les Français et les lecteurs sachent la réalité de la situation et de ce que nous avions fait pendant et avant. Les mêmes qui nous critiquaient avant pour avoir trop fait, nous critiquaient après pour n’avoir rien fait. Je voulais aller dans le détail pour expliquer ce que représentait l’évacuation ne serait-ce que d’une personne dans le contexte de l’aéroport où, à chaque fois, c’était une prise de risque pour tout le monde et expliquer en quoi les évacuations étaient difficiles à partir du 15 août. La deuxième raison est que je voulais vraiment rendre hommage à cette équipe, un peu baroque, composée de diplomates, de policiers, notamment les opérateurs du RAID, les soldats du commandement des opérations spéciales, le commando parachutiste et les agents de la DGSE, dont je ne peux pas tout dire. Parmi mes collaborateurs, certains sont des personnages publics d’autres devront rester anonymes, et clandestins pour certains, c’est la condition de l’efficacité de leur travail et de leur sécurité. Eux n’auront pas droit au chapitre et c’est la raison pour laquelle je voulais raconter leur histoire. Enfin, au-delà de l’équipe de l’ambassade de France, je voulais rendre hommage à tous ceux qui ont travaillé au sein de l’État français pendant des mois, avant et depuis le 15 août, pour anticiper et préparer cette crise et pour prendre en charge tous les Afghans que la République française a décidé d’accueillir. Ils ont été nombreux à se mobiliser et à ne pas ménager leur peine dans plusieurs ministères dont le ministère des Armées, le ministère de l’Intérieur, le ministère des Solidarités, à Paris, dans toute la France, et même à Abu Dhabi puisque c’est là que se faisait le premier recueil de ceux que nous évacuions » explique David Martinon.

Le diplomate passe trente-trois mois à Kaboul. En date du 27 août 2021, accompagné de sa garde rapproché, il quitte Kaboul, tombée aux mains des Talibans quelques jours auparavant. Mais avant, l’ambassadeur de France en Afghanistan et ses équipes ont aidé à l’évacuation de 2805 personnes, 1005 enfants, 851 femmes, 949 hommes, une des opérations en exfiltration les plus périlleuses que la France n’ait jamais réalisé. L’évacuation de l’ambassade était planifiée dès novembre 2021. Entre le 20 et le 27 mai, quelque 600 « collègues afghans » sont évacués du pays.

Faire face au pire, à tout instant, même demain. Un état d’esprit qui habite l’ambassadeur tout au long des mois passés en Afghanistan. « J’ai imposé à chaque membre de l’ambassade un entraînement pour faire face à toutes les menaces terroristes qui étaient multiformes. Pour chaque menace, il fallait pouvoir réagir. Pendant trente-trois mois, j’ai vraiment imposé de se préparer » explique l’ambassadeur. Apprendre les gestes qui sauvent quand on est soi-même blessé, apprendre à identifier le bruit d’une mine magnétique, apprendre à sauver sa vie et celle des autres. « Dans les derniers mois, nous devions faire face au pire à tout instant. Nous étions exposés à une accélération des événements à tout instant. Ça s’est passé le 15 août, mais ça aurait pu se passer avant si nos partenaires américains n’avaient pas réussi à garantir aux compagnies aériennes privées que la désserte de Kaboul restait possible. Si cela n’avait pas été le cas, peut-être n’aurait-il plus eu de vol du jour au lendemain et nous aurions été dans une situation terrible. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons décidé d’évacuer nos collègues afghans des mois avant la chute de Kaboul » détaille David Martinon. Ils ont été un peu plus de 600.

Ne vouloir laisser personne derrière. Une volonté exprimée par David Martinon des mois avant la chute de Kaboul. « Ceux qui étaient le plus en danger et qui avaient rendu service à la République française ont tous été évacués. Le problème est que la liste est infinie en ce sens où personne n’est complètement en sécurité en Afghanistan. Ceux qui sont directement visés par le régime taliban sont aujourd’hui en nombre très très limité. La difficulté est que l’on ne peut pas faire confiance au régime des talibans. Depuis leur arrivée à Kaboul, il y a des arrestations extra-judiciaires. Parfois, les gens sont relâchés, mais parfois ils ne le sont pas » déplore-t-il.

 

Une évacuation difficile

Le 14 juillet 2021, lors de son allocution aux Français d’Afghanistan, l’ambassadeur invite les Français sur place à quitter immédiatement le pays. « J’appelle tous les Français à se préparer à quitter le pays, et les invite à profiter du vol spécial le 17 juillet. Ce vol est le dernier, et au-delà, nous ne serons pas en mesure d’assurer la sécurité de leur départ. On ne peut pas dire que j’obtienne beaucoup de succès » écrit l’ambassadeur dans son livre. « Les Français encore sur place étaient essentiellement ceux des ONG bien qu’elles se soient réorganisées pour limiter la présence des expatriés dans le pays. Mais nous nous sommes bien rendu compte le 15 août qu’il y avait encore beaucoup de gens sur place. Nous avons dû nous occuper d’eux dans des circonstances beaucoup plus difficiles à partir du 15 août. Il y avait aussi la population des Franco-Afghans que nous avons découverte et qui venait d’arriver dans le pays, en juillet voire même en août pour certains, parce qu’ils voulaient revoir leur famille. Ce sont eux que nous avons du évacuer à partir du 15 août » explique David Martinon.

Dans un départ organisé de longue date, la destruction de matériel sensible fait partie du protocole. « Pendant le mois de juillet, nous continuons nos préparatifs de neutralisation du matériel sensible. On achète des fûts et du ciment. (…) Le maximum de matériel est immergé dans le ciment, méthode radicale de neutralisation, pour qu’un minimum puisse être laissé à détruire au dernier moment » écrit David Martinon. Dans son ouvrage, l’ambassadeur détaille le départ, l’évacuation, les dangers, la précipitation pourtant annoncée. Mais aussi le désarroi des Afghans voués à un bien sinistre destin. Le monde se souvient des images télévisées. Des centaines d’Afghans sur le tarmak de l’aéroport de Kaboul. Des gens prêts à tout pour s’arracher du régime Taliban. On se souvient d’un père donnant son bébé aux soldats américains. Dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Parce que quel est l’avenir de l’Afghanistan et de son peuple ? « Les Talibans apportent une forme de stabilité parce qu’ils sont craints par la population et ils ont une capacité à se faire obéir. C’est une stabilité qui n’est pas entière et absolue néanmoins, parce qu’on voit bien que la branche afghane de Daech multiplie les attentats et vise les populations chiites. Ces les derniers jours, il y a eu près de 90 morts. C’est une menace qui existe, c’est un péril constant. Par ailleurs, l’histoire n’est pas toujours prédictive dans le monde, mais en Afghanistan, elle l’est beaucoup et ce qui me frappe est que les Talibans se présentent toujours comme un pouvoir essentiellement pachtoune, qui est la plus grosse ethnie afghane ( 43 % de la population ). Le problème est que s’ils ne font pas droit aux demandes des autres minorités, s’ils ne les inclus pas dans le pouvoir, alors la frustration de ces groupes, qui sont aujourd’hui en quelque sorte rejetés dans une marginalisation politique, deviendra de la colère. En général, en Afghanistan, la colère nourrit très rapidement une lutte armée » explique l’ambassadeur.

De ces trente-trois mois passés dans un pays voué à tomber sous la coupe des Talibans, David Martinon garde en mémoire quelques moments heureux. « Le souvenir le plus joyeux, le plus doux, le plus enthousiasmant que je garderais, c’était quand je me déplaçais dans le pays, c’était quand je croisais des petites filles aller à l’école. Sérieuses, très dignes, avec leur uniforme impeccable, et surtout l’air très sérieux qu’elles avaient. Elles avaient conscience, contrairement aux garçons, que pour elles c’était très important d’aller à l’école » explique David Martinon. Aujourd’hui, passé 12 ans, les filles afghanes n’ont plus le droit d’aller à l’école. Elles sont désormais privées de la liberté d’apprendre. Elles sont désormais privées de toute forme de liberté.

« C’est un drame pour le pays, c’est un drame pour elles. C’est l’abnégation de leurs rêves et de leur existence. C’est terrible. C’est moralement condamnable et économiquement stupide, par ailleurs » conclut David Martinon.

 

Pour commander aux États-Unis « Les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul »

 

 

Rachel Brunet

Rachel Brunet

Après être passée par la presse économique et la presse spécialisée, Rachel Brunet est la directrice et la rédactrice en chef des éditions New York et Miami du Petit Journal.
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