On entre chez Felix et on est immédiatement saisi. Par le vacarme, les rires, les verres qui s’entrechoquent, les tablées bondées. Les tubes que fait tourner le DJ, aussi, en plein après-midi. Les serveurs, avec leurs tee-shirts « Je t’aime Felix », zigzaguent dans le peu d’espace disponible. La lumière inonde l’immense hauteur sous plafond. « It’s not a restaurant, insiste Alain, le propriétaire, it’s Felix. Ça veut dire ce que ça veut dire. »


Alain, 70 ans passés, lunettes rondes de couleur, look pointu, est un personnage à part. Né dans le nord de la France - « je suis un ch’ti »-, il passe son enfance à Juan-les-Pins - « je me sens très du sud aussi ». Du Nord, il garde le soleil dans le cœur. Du Sud, le goût de la vie et des amis fidèles. Son père - « le plus grand facteur de Juan-les-Pins » dit-il avec tendresse, reste son modèle. « Quoi que tu fasses, fais-le bien » : une exigence qu’il s’impose, en pensant à lui.

De Juan-les-Pins à New York
New York l’attire très tôt. En 1982, pour son mariage avec Angela, une Brésilienne rencontrée au Pam Pam, il y part en voyage de noces… sans plan ni hôtel. Première visite : l’Empire State Building. Là-haut, une intuition : et si leur vie se jouait ici ?
Il commence chez Mr Chow, sur la 57e, alors repaire des artistes et célébrités. Sans formation. Pendant plus de dix ans, il côtoie les plus grands créatifs - Haring, Basquiat, Warhol…, apprend le métier, et surtout l’art de recevoir. Ce qu’il retiendra : « Les stars savent qu’elles sont des stars, ce sont les autres à qui il faut faire croire qu’ils le sont », citation empruntée à Sirio du Cirque. Et cette idée simple de Michael, son patron : proposer le champagne moins cher que le vin « parce que je veux que tout le monde boive du champagne ! ».
La naissance de Felix
Au début des années 1990, il se lance avec Alex, son associé de toujours. « Pourquoi ça marche, Felix ? Parce qu’on était deux bras cassés », s’esclaffe-t-il. À SoHo, ils imaginent une « table des copains » : ouverte, conviviale, sans chichis. Le nom s’impose naturellement. Dans le Sud, beaucoup de lieux s’appellent Felix. C’est simple, et facile à dire pour tous. Felix est né, et sa signature n’a jamais changé.
Ici, on vient seul, on repart rarement sans avoir parlé à quelqu’un. Alain fuit l’entre-soi : « J’adore le brassage des genres, des cultures. Sinon, c’est ennuyeux. » La clientèle reste jeune, souvent 20-25 ans, parfois les enfants des premiers habitués.
Felix tourne aujourd’hui avec une centaine de couverts et une équipe de 30 personnes, dont certains sont là depuis près de trente ans. Pas de manager : chacun porte sa responsabilité. Alex veille aux chiffres, Alain s’occupe « du reste ». De l’énergie, surtout. Toujours en mouvement, toujours au milieu des gens.
La carte est bistrotière, à la française : croque-monsieur, œufs florentine, frites impeccables, crème brûlée, profiteroles réconfortantes. Du simple, bien fait, sans démonstration.

Une philosophie d’hospitalité
Alain observe la restauration avec distance : « L’hospitalité n’existe plus. Tout est devenu fonds d’investissement. » Lui défend avec intégrité une table familière. Il rêve même, en clin d’œil aux étoiles Michelin, d’un « Pneu Michelin » qui récompenserait les endroits où l’on mange, et se sent bien.
Impossible pourtant de dupliquer Felix. « Je ne peux pas être partout. » souligne-t-il, hilare. Car Felix repose sur une alchimie fragile : un lieu, une équipe, et surtout une présence.
Soirées raclette ou pétanque, DJ à partir de 22h en semaine, « jeudredis » pour sortir sans rentrer tard, assiettes à partager façon Happy Hours… Tout est pensé pour que chacun puisse passer un bon moment. On vient pour partager, rencontrer, pour ce supplément d’âme difficile à définir. Et pour la prochaine Coupe du monde de football, il veut installer une fan zone devant chez lui : « Ça va être la folie ! ».
Un homme fidèle et passionné
Alain est fidèle à tout : à son associé, à ses équipes, à ses clients. Et surtout à sa femme, depuis plus de quarante ans. « Ressenti 80 », plaisante-t-il. Ils sont indissociables, toujours. Ses enfants sont nés, et restés aux États-Unis. « Mon fils a appris à faire du vélo devant le restaurant. » Il est devenu New-Yorkais. « Le paradis, tu le trouves partout. »
Impulsif, sensible, passionné, généreux, il aime les gens et les conversations. Des célébrités, il en a vu passer beaucoup, mais il rappelle avec humilité : « Pour 90 % d’entre eux, je ne sais pas ce qu’ils font dans la vie. » L’argent n’a jamais été son objectif : « Ce qui compte, c’est le parcours. On a fait quelque chose. »
L’essence de Felix
La réussite d’Alain, c’est d’être resté vrai. Felix, ce n’est pas juste un restaurant : c’est une philosophie de l’amitié. Avant de me laisser partir, il me lance, son éternel sourire aux lèvres : « Tu es sûre que tu veux pas un petit verre avec nous ? » Et tout l’esprit de Felix est là, dans ce geste spontané et joyeux.
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