Ce 14 janvier, François Legault a quitté la tête de son parti tout en demeurant premier ministre. Une situation parfaitement normale au Québec, province gouvernée dans le cadre d’une monarchie parlementaire, mais presque inconcevable dans la France républicaine et présidentielle. À neuf mois des élections d’octobre 2026, cette transition met en lumière un malentendu fondamental entre deux cultures politiques francophones


Un Premier ministre québécois n’est pas un Premier ministre français
La confusion est fréquente, notamment côté français : le titre est identique, la fonction ne l’est pas. Au Québec, le premier ministre n’est pas le sommet du pouvoir exécutif. Il en est le chef opérationnel, nommé tant qu’il conserve la confiance de l’Assemblée nationale du Québec. Il gouverne non pas en son nom, mais au nom de la Couronne.
Dans ce cadre, la démission de François Legault de la chefferie de la CAQ (Coalition Avenir Québec) ne crée aucun vide institutionnel. Le caucus lui renouvelle sa confiance, l’État continue de fonctionner. « Être le premier ministre du Québec, ça a été pour moi le plus grand honneur de ma vie », a-t-il déclaré en conclusion de son point de presse, visiblement ému, rappelant la continuité de son action et la stabilité des institutions
Qu’est-ce qu’un caucus ?
Au Québec, le caucus regroupe tous les députés élus sous la même bannière politique à l’Assemblée nationale du Québec.
C’est ce groupe qui soutient — ou non — le chef du gouvernement. Tant que le premier ministre conserve la confiance de son caucus, il peut rester en poste, même s’il a quitté la direction de son parti.
Le Québec gouverne dans une monarchie parlementaire
C’est une donnée souvent oubliée, y compris au Québec : la province évolue au sein d’une monarchie constitutionnelle, dont le chef de l’État est Charles III. Le pouvoir exécutif est exercé en son nom, par l’intermédiaire du lieutenant-gouverneur, selon des règles strictement parlementaires.
Ce système permet une dissociation rare en France : l’homme, le parti et l’État ne se confondent pas. François Legault peut donc rester premier ministre tout en cessant d’être chef partisan, gérer les affaires courantes sans mener la prochaine campagne, et organiser une succession ordonnée sans provoquer de rupture politique. Une logique de continuité qui privilégie l’institution plutôt que l’incarnation.
Au Québec, le chef de l’État n’est pas un président
C’est l’une des grandes différences avec la France, et elle change toute la mécanique du pouvoir.
Au Québec, le chef de l’État n’est pas élu : c’est le souverain du Canada, aujourd’hui Charles III, représenté localement par l’Honorable Manon Jeannotte, Lieutenante-gouverneure du Québec. Le premier ministre n’incarne donc pas l’État : il administre le gouvernement tant qu’il conserve la confiance du Parlement.

En France, le pouvoir ne se partage pas : il s’incarne
La comparaison avec la France est éclairante. Sous la Ve République, le pouvoir est fondamentalement personnalisé. Le président — aujourd’hui Emmanuel Macron — concentre la légitimité politique, et le Premier ministre n’existe que par délégation.
À Matignon, on ne quitte jamais « un peu » le pouvoir. Un Premier ministre français qui perd son rôle politique disparaît aussitôt de l’exécutif. Il n’y a ni transition longue, ni zone grise, ni séparation entre la fonction et la stratégie électorale. Quitter la scène, en France, c’est quitter l’État.
Une fin de cycle assumée, sans crise institutionnelle
Dans son discours du 14 janvier, François Legault n’a pas esquivé l’usure du pouvoir. Il a rappelé ses priorités — croissance économique, investissements, santé, éducation, culture, défense du français — tout en reconnaissant que le lien avec l’opinion s’était distendu. « Les Québécois n’ont pas toujours ressenti cette croissance », a-t-il admis, évoquant le coût de la vie et les tensions économiques actuelles.
Là où un dirigeant français aurait été contraint de partir immédiatement, le système québécois autorise une sortie graduelle, presque pédagogique. Le chef se retire, l’État demeure, le débat démocratique se projette vers l’élection à venir.
Trois scénarios sont désormais possibles, avec des degrés de probabilité différents :
1. Une transition rapide vers un nouveau chef (le scénario privilégié)
La CAQ organise une course à la chefferie resserrée. Une fois le nouveau chef élu, François Legault se retire, et son successeur devient premier ministre avant de mener le parti aux élections d’octobre 2026.
2. Une transition plus longue jusqu’au scrutin
François Legault reste en poste plusieurs mois, le temps que le parti se réorganise. Le nouveau chef est choisi plus tard et prend le relais politique à l’approche de la campagne électorale.
3. Une dissolution anticipée de l’Assemblée
Plus improbable à ce stade, une dissolution pourrait survenir si le nouveau chef souhaite obtenir rapidement un mandat électoral — ou en cas de rupture politique majeure. Elle entraînerait alors des élections générales avant l’échéance prévue d’octobre.
Dans tous les cas, la suite relève désormais de choix politiques, non d’une contrainte constitutionnelle.
Monarchie contre République, stabilité contre incarnation
En quittant la chefferie sans quitter le pouvoir, François Legault ne joue pas avec les règles : il les applique. Son geste révèle une différence profonde entre deux démocraties francophones. D’un côté, la France républicaine, centralisée, où le pouvoir s’incarne et se rompt. De l’autre, le Québec monarchique et parlementaire, où l’État prime sur les figures.
À l’approche d’octobre 2026, une question reste ouverte : cette sérénité institutionnelle, incompréhensible pour beaucoup de Français, sera-t-elle perçue par les électeurs québécois comme un signe de maturité démocratique — ou comme le dernier chapitre d’un cycle politique arrivé à son terme ?
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