Arrivée au Québec au début des années 1990, Marie-France Laval a d’abord construit une carrière dans le monde des affaires avant de se tourner, à près de quarante ans, vers la réalisation documentaire. Avec KAPSUR, sa série jeunesse diffusée sur TFO et coproduite avec Ania Jamila de Kavalo Productions, elle part à la rencontre de jeunes francophones vivant aux quatre coins du Canada et propose aux nouvelles générations une autre façon de découvrir la richesse de la francophonie canadienne.


« Quand on grandit dans un seul environnement, on croit que le monde entier fonctionne de la même manière. Moi, j’ai découvert très tôt que ce n’était pas vrai. »
La trajectoire de Marie-France Laval ressemble à ces parcours qui bifurquent au moment où on ne les attend plus. Pendant quinze ans, sa vie professionnelle se déroule dans le monde des affaires. Formation en affaires internationales à Grenoble, stage à l’étranger, installation au Québec : la route semble tracée. Puis, au début des années 2000, une rupture personnelle vient tout remettre en question. « J’étais presque sur des rails. Et tout d’un coup, j’ai dû repenser ce que je voulais vraiment faire. »
Cette remise en question la ramène à un souvenir fondateur : son enfance passée en Côte d’Ivoire. Pendant dix-huit mois, entre dix et douze ans, la jeune adolescente découvre Abidjan, après avoir grandi dans un petit village français. Le choc culturel est immense — et décisif. « Je suis passée d’un village où il n’y avait pratiquement que des Blancs à une grande capitale africaine. Pour moi, c’était comme ouvrir un coffre au trésor. » Cette expérience ne la quittera plus.
Une reconversion tardive… mais assumée
La transition vers le cinéma et le documentaire ne se fait pas du jour au lendemain. Marie-France Laval découvre ce milieu presque par hasard, au fil de rencontres et d’expériences professionnelles. Un jour, lors d’un festival, elle pose la question simple que beaucoup se posent sans oser la formuler : comment devient-on réalisateur ? La réponse la surprend.
« On m’a dit : prends une caméra et commence à tourner. »
Encouragée par ces échanges, elle suit une formation en réalisation donnée par le réalisateur suédois Magnus Isacsson, figure du documentaire engagé au Canada. La passion s’installe. Mais elle hésite encore. « J’approchais de la quarantaine et je me disais : est-ce que je vais vraiment repartir pour trois ans d’université ? »
Finalement, elle franchit le pas. En 2013, elle intègre l’Institut national de l’image et du son, l’une des principales écoles de cinéma au Québec. Là, elle acquiert les bases qui lui permettront de développer ses propres projets.
Filmer les jeunes francophones du Canada
C’est ainsi qu’émerge son projet le plus ambitieux : KAPSUR, une série documentaire jeunesse qui part à la rencontre de jeunes francophones vivant aux quatre coins du Canada. Il a été porté à l’écran par une équipe de professionnels passionnés en Ontario et au Québec. La vingtaine d’épisodes de la première saison témoigne d’une réelle maîtrise narrative et d’une attention particulière portée aux témoignages et aux réalités vécues par les jeunes.
« C'est un projet que j'ai conçu avec Bénédicte Millaud, française d'origine elle aussi, et qui comme moi, avait cet intérêt de faire découvrir aux jeunes un autre environnement. »
Le principe est simple : montrer la diversité des vies francophones hors des grands centres urbains. La série traverse huit provinces et s’intéresse à des réalités parfois méconnues : une jeune Innu sur la Côte-Nord, un adolescent du nord de l’Ontario passionné de pêche sur glace, ou encore de jeunes immigrants installés dans de petites communautés francophones.
« Ce qui m’a frappée, c’est à quel point les modes de vie peuvent être différents selon les régions. Pour certains jeunes, conduire une motoneige à douze ans est parfaitement normal. »
La série est diffusée par TFO, la chaîne éducative francophone de l’Ontario, et financée par TFO, le Fonds des médias du Canada et les crédits d’impôt audiovisuels. Mais au-delà de la diffusion télévisuelle, la réalisatrice veut aller plus loin.
KAPSUR : le Canada francophone autrement
La série documentaire jeunesse KAPSUR suit 20 jeunes francophones vivant hors des grands centres du Canada. Chaque épisode part à la rencontre d’un jeune et de son univers : pêche sur glace dans le nord de l’Ontario, théâtre innu au nord du Québec, disque-golf à Terre-Neuve ou plongée dans un lac gelé au Yukon.
À travers ces portraits, la série fait découvrir aux jeunes spectateurs la diversité des francophonies canadiennes.
Un projet éducatif pour les écoles
Très vite, Marie-France Laval comprend que son projet peut avoir une portée pédagogique. Les épisodes sont conçus pour un public de 8 à 14 ans, mais l’intérêt dépasse largement cette tranche d’âge. TFO a développé une trousse pédagogique autour de la série avec l'équipe d'Idello. Marie-France souhaite aller encore plus loin pour faciliter la tâche des enseignants. C’est ainsi qu’avec son équipe, elle développe des fiches de visionnement par épisode permettant aux enseignants d’utiliser les épisodes en classe.
« Les jeunes connaissent surtout leur propre environnement. La série leur permet de découvrir d’autres réalités francophones à travers le Canada. »
L’initiative rencontre déjà un écho concret. Lors d’une activité organisée en ligne par TFO, quarante classes à travers le pays se connectent pour participer à un atelier autour de la série. Pour la réalisatrice, c’est la preuve que ce type de contenu répond à un besoin.

Filmer pour relier
Dans son bureau du Plateau-Mont-Royal, Marie-France Laval continue aujourd’hui de développer ses projets. Sa petite structure fonctionne souvent de manière agile, au rythme des collaborations et des coproductions.
Le documentaire n’est pas un domaine facile. Les financements sont complexes, les projets prennent du temps à se concrétiser et la rentabilité est rarement au rendez-vous. Mais l’objectif reste intact. « Quand on travaille autant sur un projet, on veut qu’il rayonne le plus possible. » nous explique-t-elle en souriant.
Au fond, la démarche de Marie-France tient en une conviction simple : la francophonie n’est pas seulement une langue, mais une mosaïque d’histoires humaines. Et c’est précisément ce qu’elle cherche à montrer.
« Les réalités de la Francophonie canadienne vont bien plus riches que d'utiliser la même langue. En dehors des grandes villes, on découvre des communautés francophones chaleureuses avec une histoire unique et des activités souvent différentes de celles que l'on trouve dans les grands centres urbains.»
À l’heure où les débats sur la francophonie se concentrent souvent sur la défense linguistique, les récits comme ceux de Marie-France rappellent une évidence : la langue n’est qu’un point de départ. La véritable question est peut-être ailleurs.
Comment mieux faire connaître — et surtout mieux relier — ces francophonies multiples qui vivent parfois à quelques milliers de kilomètres les unes des autres… mais partagent pourtant la même langue ?
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