À Saint-Brieuc en Bretagne, la Maison Saint-Yves accueille cet été, Entre les rives, exposition qui s’inscrit d’emblée dans une géographie sensible : celle des passages, des strates et des identités en mouvement. Deux artistes d’origine française, installées depuis plusieurs décennies au Québec, s’y répondent : Marie-José Gustave d’origine guadeloupéenne et Anne-Yvonne Jouan de la Bretagne. Les œuvres en papier qu'elles présentent questionnent ce que signifie habiter entre les rives du monde.


Marie-José Gustave, le papier comme mémoire des migrations
Il est des artistes qui travaillent depuis un enracinement connu, Marie-José Gustave, elle, crée depuis le mouvement même, depuis cet espace suspendu entre plusieurs mondes et mémoires. Originaire de Guadeloupe, formée en France et établie au Québec depuis près de trente ans, elle déconstruit ses origines pour mieux se les réapproprier. Le papier, chez elle, n’est pas seulement un support mais une mémoire active : une archive sensible où s’inscrivent des vies traversées par des îles, des océans...
La matrice de sa pratique remonte au souvenir des murs de la case de sa grand-mère, tapissés de journaux jaunis. De cette intimité populaire a surgi une poétique du matériau. Aujourd’hui, le geste de Marie-José Gustave tend vers l’abstraction : le papier se défait, se tresse, se tricote, se réduit en pulpe. Il se transforme au contact d’autres techniques et d’autres cultures. Matière à la fois fragile et résistante, souple et tenace, il porte l’idée d’une identité en devenir, loin de toute cristallisation.
Dans les bassins extérieurs, l’œuvre Archipels conjugue la finesse de la céramique à la tension du fil de laiton, faisant du lien une matière tangible. À l’intérieur, des pièces monumentales, formes en pulpe suspendues dans la lumière naturelle, semblent s’animer d’un souffle imperceptible : coraux, algues, vestiges marins, images recueillies entre Antilles, Québec et côtes bretonnes. Le flux et le reflux s’incarnent avec grâce. Les fragments déposés sur une rive nouvelle évoquent la perte mais aussi la recomposition inhérente à toute migration.
La présence de Marie-José Gustave en Bretagne n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une histoire longue, traversée par les circulations coloniales entre la région et les Antilles. En investissant l’ancien séminaire, l’artiste accomplit un geste à la fois mémoriel et symbolique : inscrire une mémoire de diaspora souvent orale et immatérielle dans la pierre d’un lieu chargé d’histoire. Mais son travail n’est pas un manifeste. Il tient plutôt d’un équilibre subtil : l’art de coudre les tensions plutôt que de les opposer. Le tricot, le crochet, la vannerie et les maillages deviennent autant de cartographies de la rencontre, où l’altérité cesse d’être fracture et devient relation.
Anne-Yvonne Jouan, la poésie du paysage intérieur
Face à cette énergie organique, Anne-Yvonne Jouan propose une occurrence plus silencieuse, presque méditative, du lien entre les rives. Originaire de Pontivy, elle explore le paysage comme expérience intérieure. Son travail sur papier privilégie la superposition, la transparence. Les fleurs d’hortensia, les motifs évoquant des coraux ou le végétal surgissent par effleurement. Il ne s’agit pas de figurer un lieu, mais d’en restituer la sensation : brume, lumière changeante, un chemin côtier, une lisière où les contours se dérobent.
Cette esthétique de la retenue fait écho à la notion même d’entre-deux. Là où Marie-José Gustave donne corps aux circulations par la matière et le geste, Anne-Yvonne Jouan en saisit la dimension atmosphérique : l’empreinte immatérielle que la traversée laisse sur le regard. Ensemble, elles composent une partition où le visible et l’invisible, le tangible et le suggéré, se répondent avec délicatesse.
Quand Bretagne, Québec et Antilles se répondent
La relation entre la France et le Québec, les Antilles et la Bretagne, filigrane constant de l’exposition, apparaît ici dans toute sa complexité : elle dépasse la seule proximité linguistique pour se déployer dans des écarts subtils, des manières distinctes d’habiter un même héritage historique. La Bretagne, terre d’accueil, devient un point de convergence. Cette région elle-même est façonnée par les départs et les retours, où se rencontrent récits personnels et histoires collectives.
Une exposition qui invite à repenser l'identité
Dans l’allée du cloître, la lumière joue un rôle décisif. En traversant les œuvres, elle en révèle tour à tour les textures, les vides, les transparences : elle rappelle que l’identité est aussi affaire de regard, autant porté sur l’autre que sur soi-même. Entre les rives n’impose pas un discours, elle ouvre un champ de perception. Elle invite à concevoir l’identité comme un processus, un équilibre instable entre forces contraires parfois mais toujours vibrantes.
À l’heure où les questions migratoires tendent à se rigidifier, cette exposition trace une autre voie : celle de la nuance, de la relation et du mouvement. Dans l’allée de pierre et de lumière de la Maison Saint-Yves, quelque chose affleure — non une solution, mais l’écho persistant d’une question essentielle : comment habiter un monde qui ne cesse de se déplacer en nous ?
Liens à consulter
Le site de l’expo Entre les rives
Le site de Marie-José Gustave
Le site de Anne-Yvonne Jouan
La photographe Alix Chartier
Crédit vidéo Vincent Royer /OpenUpStudio














