À Montréal, l’Alliance Française accueillait cette semaine la toute première édition de ses Soirées de la Francophonie. Pour lancer ce nouveau rendez-vous culturel appelé à revenir régulièrement, la Bretagne était à l’honneur grâce à une collaboration avec les Bretons du Québec et la venue du groupe Skolpad. Entre musique traditionnelle revisitée, danse, transmission culturelle et échanges avec le public québécois, la soirée a montré combien les cultures régionales francophones peuvent encore créer du lien, bien au-delà des frontières.


Dans le lumineux Espace culturel de l’Alliance Française de Montréal, les premières notes n’avaient pas encore retenti que l’atmosphère donnait déjà le ton. Des tables dispersées, des conversations qui se croisent, des verres levés, des accents bretons qui rencontrent ceux du Québec. Puis, peu à peu, la musique s’installe et le lieu se transforme.
Cette première Soirée de la Francophonie voulait être « festive et rassembleuse », expliquait Brune Khelalfa, chargée de programmation culturelle de l’Alliance, en ouverture. Le principe est simple : mettre chaque mois — ou du moins régulièrement — une région francophone à l’honneur à travers sa musique, sa culture et sa gastronomie. Pour cette première édition, le choix de la Bretagne s’est imposé naturellement.
L’événement était porté en collaboration avec les Bretons du Québec, sous l’impulsion de Morgane Fillieau, longuement saluée durant la soirée pour le travail accompli depuis plusieurs mois afin de faire venir les musiciens au Québec. La fête de la Bretagne, soutenue par la Région Bretagne, se déployait d’ailleurs cette année dans plusieurs villes québécoises, entre Montréal, Frelighsburg et Québec.
Une musique enracinée… mais vivante
Sur scène, cinq musiciens venus « des cinq départements bretons » prennent place : Julien Le Mentec au piano, Gweltaz Rialland au saxophone, Lionel Prigent à la batterie, Kevin Colas à la bombarde et Thomas Moisson à l’accordéon. Une formation atypique qui mêle instruments traditionnels et sonorités plus contemporaines.
Très vite, la soirée bascule du simple concert vers quelque chose de plus vivant, de plus collectif. Certains spectateurs restent assis, d’autres commencent à battre la mesure du pied. Puis viennent les premiers danseurs. Quelques minutes plus tard, un cercle se forme au milieu de la salle.
Le groupe revendique une musique « évolutive et moderne », inspirée d’un fond traditionnel ancien, mais nourrie des parcours et des influences de chacun de ses membres. « On a été piocher le meilleur de toutes ces racines-là pour en faire une essence nouvelle », explique Thomas Moisson que nous avons rencontré avant la soirée.
Le nom même du groupe raconte cette filiation avec les traditions populaires bretonnes. « Skolpad », explique-t-il, désigne ces petits copeaux de bois qui se détachaient autrefois des sabots lors des danses. Une image presque parfaite pour une musique pensée pour entraîner les corps autant que les oreilles.
La transmission comme fil conducteur
Mais derrière l’énergie de la soirée se dessine aussi une démarche culturelle beaucoup plus large. Au fil des échanges menés avec les musiciens durant leur passage au Québec, revient constamment cette idée de transmission. Faire connaître la culture bretonne au-delà de la Bretagne. La partager avec des publics qui ne la connaissent pas forcément. Montrer qu’elle reste une culture vivante, capable d’évoluer, de voyager et de dialoguer avec d’autres territoires francophones.
Le groupe multiplie d’ailleurs les interventions scolaires durant son séjour québécois, notamment auprès d’élèves du Collège Stanislas. Compter en breton, découvrir quelques mots, comprendre les instruments traditionnels, parler de danse et de musique : pour eux, ces rencontres font partie intégrante du projet artistique.
Cette volonté de transmission prend un relief particulier au Québec, où les questions de langue et de culture résonnent immédiatement auprès du public.

Créer du lien par la culture
Les musiciens racontent d’ailleurs être souvent frappés par l’accueil reçu ici. Même lorsque les spectateurs ne connaissent rien à la Bretagne, les liens se créent rapidement. « Le lien humain est hyper important et on arrive à l’avoir avec la musique et la culture », résume Thomas Moisson durant l’entretien.
Leur passage au Québec s’inscrit aussi dans une circulation culturelle plus large entre Bretagne et Amérique francophone.
Bretagne–Québec : un corridor culturel francophone ?
Pourquoi voit-on autant la Bretagne au Québec depuis quelques mois ? Festivals, concerts, collaborations : des scènes montréalaises au Festival du Court de Dinan, les échanges s’intensifient.
Et dans l’autre sens ? Le succès d’Angine de Poitrine aux Trans Musicales de Rennes montre qu’un groupe québécois peut désormais rayonner internationalement en passant par la Bretagne. Une Bretagne qui mise depuis longtemps sur la culture, l’exception culturelle, la découverte et l’ouverture internationale.
Simple échange ponctuel ? À force de festivals, de passages et de publics qui se retrouvent, Bretagne et Québec semblent plutôt construire un véritable espace culturel francophone durable.
Certains membres du groupe connaissent déjà Montréal ou le Québec pour y avoir joué lors de précédents festivals. D’autres découvrent la province pour la première fois. Tous évoquent cependant l’existence progressive d’un véritable réseau musical breton outre-Atlantique, avec des groupes installés à Montréal et des collaborations qui se développent peu à peu.
Au fond, cette soirée montrait peut-être quelque chose de plus vaste qu’un simple concert.
Dans une époque où beaucoup de cultures régionales cherchent à préserver leur place face à l’uniformisation culturelle, voir une salle montréalaise se lever pour danser sur des rythmes bretons avait quelque chose de symbolique. Une manière de rappeler que la Francophonie ne se résume pas seulement à une langue commune, mais aussi à une mosaïque de territoires, de mémoires, d’accents et de traditions capables de continuer à voyager.
Une première édition appelée à revenir
Et à en voir les danseurs improvisés au milieu de l’Alliance Française de Montréal, cette première Soirée de la Francophonie a sans doute trouvé exactement ce qu’elle cherchait : créer un moment où des personnes venues d’horizons différents se retrouvent autour d’une culture, d’une musique et d’un territoire à découvrir ensemble.
Une soirée qui ressemblait moins à un simple événement qu’au début d’un rendez-vous appelé à s’installer dans le temps. La prochaine édition devrait d’ailleurs mettre le Québec à l’honneur, quelques jours avant la Saint-Jean-Baptiste, comme un passage de relais symbolique entre deux territoires où la culture reste profondément liée à la langue, à la mémoire et au sentiment d’appartenance.
Car cette première rencontre bretonne l’a montré : la Francophonie fonctionne aussi lorsqu’elle se vit concrètement, dans une salle, autour d’artistes, de publics et de cultures qui acceptent de se rencontrer.
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