Édition internationale

À Montréal Séries, le combat créatif derrière le succès d’Empathie

Pour sa troisième édition, Montréal Séries s’est associé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) afin de donner la parole à des scénaristes et réalisateurs québécois. Des refus rencontrés par Empathie à l’adaptation d’un roman, en passant par la place des scénaristes et l’arrivée de l’intelligence artificielle, ces masterclasses ont posé une même question : comment collaborer sans abandonner sa liberté créative ?

Le public réuni dans le Grand Auditorium de BAnQ pour les masterclasses de Montréal Séries.Le public réuni dans le Grand Auditorium de BAnQ pour les masterclasses de Montréal Séries.
Le public réuni dans le Grand Auditorium de BAnQ pour les masterclasses de Montréal Séries. Photos Montreal Series et Alice Portais
Écrit par Alice Portais
Publié le 17 septembre 2026

 

Empathie, des refus au triomphe

Quelques heures après l’intervention de Guillaume Lonergan à Montréal Séries, Empathie dominait le Gala des 41es prix Gémeaux. La série a remporté six récompenses lors de la cérémonie principale, portant à 14 son total pour cette édition.

Empathie a notamment été sacrée meilleure série dramatique. Florence Longpré a reçu les prix du meilleur scénario et de la meilleure interprétation féminine dans une série dramatique, tandis que Brigitte Lafleur et Benoît Brière ont été récompensés pour leurs rôles de soutien. La production a également obtenu le prix du public.

Écrite par Florence Longpré et réalisée par Guillaume Lonergan, la série suit Suzanne Bien-Aimé, une psychiatre et ancienne criminologue qui intègre l’Institut psychiatrique Mont-Royal. Devenue la série originale la plus performante de Crave, toutes langues confondues, Empathie a également remporté le prix du public à Séries Mania, en France, avant d’être diffusée sur Canal+.

 

Guillaume Lonergan

 

Lors de sa masterclasse, Guillaume Lonergan a pourtant raconté un parcours semé de refus. Selon lui, le projet avait d’abord été envisagé comme une coproduction franco-québécoise, mais n’avait pas convaincu les partenaires approchés en France.

Le réalisateur et Florence Longpré ont alors tenu à préserver la singularité du projet, notamment les voix et l’accent québécois des personnages. « Si vous la traduisez, on ne la vend pas », ont-ils prévenu lorsqu’un doublage français a été envisagé.

Canal+ a finalement acquis la série pour la diffuser en France, avant de s’associer au développement de la deuxième saison. Pour Guillaume Lonergan, cette trajectoire rappelle que la prise de risque peut devenir une force :

« Les gens sont toujours en quête de quelque chose qui est original, qui est créatif, qui sort des sentiers battus. »

Le soir des Gémeaux, Florence Longpré a élargi le sens du titre de sa série en s’adressant directement au monde politique. « Je nous souhaite que notre prochain gouvernement ait de l’empathie pour nous et de l’empathie pour ceux dont il devra prendre soin, car le pouvoir ne consiste pas à dominer, mais à servir », a-t-elle déclaré.

 

Marie Grégoire anime les échanges entre Jean-François Pouliot, Chantal Cadieux et Jacques Savoie sur l’adaptation des livres en séries.
Marie Grégoire anime les échanges entre Jean-François Pouliot, Chantal Cadieux et Jacques Savoie sur l’adaptation des livres en séries.

 

 

Adapter une œuvre sans effacer son auteur

Une première masterclasse réunissait Marie Grégoire, présidente-directrice générale de BAnQ, les romanciers et scénaristes Chantal Cadieux et Jacques Savoie, ainsi que le réalisateur Jean-François Pouliot.

Pour Jacques Savoie, adapter une œuvre suppose d’abord d’en retrouver « l’essence ». Son roman Les Portes tournantes, publié en 1984, a été porté au cinéma par Francis Mankiewicz.

« Quand on adapte un livre, il faut remonter le chemin jusqu’à trouver l’essentiel de ce qu’il veut dire », a-t-il expliqué.

Chantal Cadieux a évoqué une difficulté supplémentaire lorsqu’une série s’inspire d’une histoire vécue. Pour Le Monstre, adaptation de l’autobiographie d’Ingrid Falaise, elle tenait à faire approuver ses choix par l’autrice afin de ne pas dénaturer son témoignage.

Jean-François Pouliot défend une approche légèrement différente. Pour le réalisateur, un roman constitue déjà « une œuvre terminée », sur laquelle chaque intervenant peut ensuite porter son propre regard.

« Que ce soit le romancier, le scénariste ou le réalisateur, il arrive avec une vision », a-t-il résumé. L’adaptation devient ainsi une création collective, faite de dialogues et parfois de compromis.

Encore faut-il que le scénariste conserve sa place dans cette chaîne. Chantal Cadieux raconte qu’une personne lui a un jour demandé d’aller chercher des bouteilles d’eau sur un plateau, sans savoir qu’elle avait écrit la série en tournage.

La scénariste Diane Cailhier, se souvient-elle, répétait que les auteurs ne devaient pas être oubliés après vingt-huit jours de tournage. Jacques Savoie estime qu’il faut « une sérieuse dose d’humilité » pour exercer un métier dans lequel un scénariste peut être remplacé « comme un siège éjectable ».

Chantal Cadieux préfère, au contraire, rester associée au projet et répondre aux questions sur les dialogues ou les personnages. Jean-François Pouliot affirme partager cette volonté de collaboration : lorsqu’un scénario l’intéresse, il propose au scénariste de confronter leurs visions pour construire l’œuvre ensemble.

 

Face à l’IA, défendre l’apport humain

L’arrivée de l’intelligence artificielle ajoute désormais un nouvel acteur à cette création collective. Peut-elle devenir un outil sans menacer les droits des auteurs ni uniformiser les œuvres ?

En juin 2025, la Société des auteurs et autrices de radio, télévision et cinéma et cinq autres organisations du secteur audiovisuel ont publié le manifeste L’art est humain. Par la suite évoqué à l’UNESCO, le texte demande un encadrement de l’intelligence artificielle qui protège les œuvres et les droits des créateurs.

Chantal Cadieux n’hésite pas à dire que l’IA « pille » les créations existantes et peut conduire au plagiat. Pour Marie Grégoire, la valeur d’un scénariste réside justement dans ce qu’une machine ne peut reproduire : son humanité.

Jean-François Pouliot met également en garde contre une création qui se contenterait d’appliquer des recettes : « Si on ne suit que les règles, ça devient très plat. »

De l’adaptation d’un roman à l’utilisation de l’intelligence artificielle, les deux masterclasses de Montréal Séries ont ainsi ramené les invités à une même exigence : travailler avec d’autres sans renoncer à ce qui rend une œuvre singulière. Le parcours d’Empathie, d’abord incomprise puis consacrée aux Gémeaux, en offre aujourd’hui l’une des démonstrations les plus éclatantes.

 

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