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Florence Bollet Michel : de l'action sociale à l'engagement citoyen

Lorsqu'elle quitte l’Europe pour s'installer à Montréal en 2023, Florence Bollet Michel croit enfin avoir trouvé la stabilité que sa famille recherche depuis des années. La réforme du PEQ va bouleverser ce projet et l'amener sur un terrain qu'elle n'avait jamais envisagé : celui du débat public. Une expérience qui transforme aujourd'hui sa vision de l'engagement citoyen.

Florence Bollet Michel en familleFlorence Bollet Michel en famille
Florence Bollet Michel en famille - Photo Courtoisie
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 20 juin 2026

 

 

Une vie au rythme des départs

Seize déménagements. Lorsqu'elle prononce ce chiffre, Florence Bollet Michel en sourit presque. Pourtant, derrière ces seize déménagements se cache toute une vie passée à recommencer ailleurs.

Épouse d'un officier de marine français, elle a suivi pendant près de trente ans les affectations de son conjoint. Brest, Toulon, Paris, La Réunion, les États-Unis puis la Norvège : chaque destination apporte son lot de découvertes, mais aussi d'incertitudes. Tous les trois ans, il faut reconstruire un quotidien, retrouver des repères, recréer des liens.

Assistante sociale de formation, Florence Bollet Michel s'investit partout où elle passe. Aux États-Unis, auprès des familles de militaires de l'OTAN. En Norvège, dans la vie associative locale. Son engagement prend des formes différentes, mais repose toujours sur la même conviction : être utile aux autres.

Lorsque son conjoint approche de la retraite militaire, le couple se pose une question simple : faut-il continuer à suivre les affectations ou choisir enfin son propre chemin ?

La réponse viendra du Québec.

Recrutée en 2021 dans le cadre d'une campagne destinée à attirer des professionnels de la santé francophones, elle accepte un poste dans le réseau québécois. La décision est facilitée par un autre élément : leurs deux aînés vivent déjà à Montréal où ils poursuivent leurs études. Pour la première fois depuis longtemps, toute la famille peut espérer se retrouver réunie au même endroit. « J'avais besoin de stabilité », résume-t-elle.

 

Quand le projet québécois vacille

À leur arrivée en avril 2023, Florence et son mari ont le sentiment d'avoir enfin trouvé leur port d'attache. Ils s'installent, travaillent, achètent une maison et commencent à se projeter dans l'avenir. Après des années à vivre au rythme des décisions de l'institution militaire, ils ont enfin le sentiment de choisir eux-mêmes leur destination.

Puis survient la réforme du Programme de l'expérience québécoise (PEQ).

Comme des milliers de travailleurs étrangers francophones déjà établis au Québec, Florence Bollet Michel découvre soudain que les règles du jeu peuvent changer unilatéralement, qu’un engagement pris peut être retiré. Ce qui devait être un parcours relativement prévisible vers la résidence permanente devient une source d'incertitude permanente.

Pour cette travailleuse sociale habituée à accompagner les autres dans les moments difficiles, l'expérience est déstabilisante. Mais très vite, elle réalise que sa famille n'est qu'un cas parmi tant d'autres.

Autour d'elle, des infirmières, des techniciens, des éducateurs et des travailleurs sociaux vivent la même situation. Beaucoup ont été recrutés pour répondre aux besoins du Québec. Beaucoup ont construit leur vie ici. Tous se retrouvent confrontés à une forme de précarité administrative qu'ils n'avaient pas anticipée.

 

Manifestation devant les bureaux montréalais du ministre de l'immigration
Manifestation devant les bureaux montréalais du ministre de l'immigration 

 

 

D'un combat personnel à une cause collective

Au départ, Florence Bollet Michel cherche simplement à comprendre. Puis à expliquer. Puis à défendre. Ce qui commence comme une démarche personnelle se transforme progressivement en engagement collectif. Elle rejoint le Collectif le Québec c’est nous aussi.

Elle participe à des manifestations. Rencontre des élus municipaux, provinciaux et fédéraux. Répond aux médias. Échange avec d'autres familles touchées. Accompagne celles qui n'osent pas prendre la parole ou qui craignent de compromettre leur dossier d'immigration.

Au fil des mois, elle devient l'un des visages les plus connus du mouvement. Une visibilité qu'elle n'avait jamais recherchée.

« J'ai toujours eu besoin de me sentir utile »

Mais cette année de mobilisation a un coût. L'incertitude permanente, les responsabilités qu'elle s'impose et les inquiétudes pour l'avenir finissent par peser lourdement. Lors de l’hiver 2026, elle est placée en arrêt de travail après un burn-out.

Comme beaucoup d'autres familles engagées dans cette bataille, elle découvre les conséquences psychologiques d'une situation qui semble ne jamais se terminer.

 

Une contradiction qu'elle ne parvient pas à accepter

Au fil de sa mobilisation, Florence Bollet Michel découvre une contradiction qui continue aujourd'hui de la troubler. Plus elle rencontre de Québécois, plus elle se sent accueillie.

Plus elle observe les décisions du gouvernement Legault en matière d'immigration, moins elle les comprend. Pendant les mois les plus difficiles de son parcours, elle reçoit l'appui de collègues, de voisins, d'employeurs, d'élus municipaux et de simples citoyens. Partout, le message est sensiblement le même : sa famille a sa place au Québec.

« Tous les gens que je rencontre veulent qu'on reste »

C'est précisément ce qui nourrit son incompréhension. Comment expliquer que des travailleurs francophones recrutés à l'étranger pour répondre à des pénuries de main-d'œuvre se retrouvent soudain plongés dans l'incertitude ? Comment comprendre que des familles déjà installées, dont les enfants fréquentent les écoles québécoises et qui contribuent à la société québécoise, voient leur avenir remis en question ?

Pour Florence Bollet Michel, cette contradiction est devenue le véritable moteur de son engagement. Au départ, elle cherchait à défendre son propre dossier. Aujourd'hui, elle cherche surtout à faire entendre ce qu'elle considère comme une incohérence entre l'accueil qu'elle reçoit de la société québécoise et le traitement réservé à de nombreux travailleurs étrangers par le gouvernement.

C'est cette incompréhension qui l'a progressivement conduite du travail social vers l'action citoyenne.

 

Découvrir le pouvoir de l'action politique

Paradoxalement, alors que son propre dossier avance, son engagement se renforce. Par le biais du Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), elle obtient sa sélection québécoise. Son avenir personnel apparaît désormais beaucoup plus clair que celui de nombreuses autres personnes qu'elle côtoie dans le mouvement.

Elle pourrait se retirer. Elle choisit de rester. Parce que quelque chose a changé dans sa façon de voir les choses. « Quand on est assistante sociale, on aide les gens au quotidien, mais on ne change pas forcément les règles », constate-t-elle.

Cette mobilisation lui a fait découvrir un univers qu'elle connaissait peu : celui de l'action citoyenne et politique. Non pas la politique partisane, mais celle qui consiste à convaincre, documenter, sensibiliser et tenter d'influencer des décisions qui auront des répercussions sur la vie de milliers de personnes.

Pour la première fois, elle a le sentiment de pouvoir agir non seulement sur les conséquences d'un problème, mais aussi sur ses causes.

Cette réflexion l'amène aujourd'hui à envisager ce qui lui aurait semblé impensable il y a encore quelques années : un engagement politique plus direct. Pas à Québec. Pas à Ottawa. Mais peut-être un jour au niveau municipal.

Elle y voit le prolongement naturel de son parcours d'intervenante sociale : rester proche des citoyens, comprendre leurs réalités et agir concrètement sur leur quotidien. Elle évoque d'ailleurs avec admiration plusieurs élus municipaux rencontrés au cours de cette mobilisation, impressionnée par leur accessibilité et leur proximité avec le terrain.

 

Une victoire incomplète

Pour autant, la bataille n'est pas totalement derrière elle. Il y a quelques jours, le père de son conjoint est décédé en France.

Un événement familial douloureux qui rappelle brutalement la fragilité de certaines situations administratives. Malgré les avancées obtenues dans leur parcours d'immigration, certaines démarches demeurent en cours. Quitter le Canada pour assister aux funérailles n'est pas une décision anodine. Le retour sur le territoire pourrait dépendre de procédures qui restent incertaines. « Le seul moyen d'avoir une éventuelle chance de conserver notre statut serait de partir tous les quatre », explique-t-elle.

Une solution qui reviendrait très chère et qui est difficilement envisageable alors que leurs deux plus jeunes terminent leur année scolaire.

Derrière les débats sur les seuils d'immigration, les quotas et les programmes gouvernementaux, il reste ainsi des situations profondément humaines. Des familles qui doivent parfois choisir entre un projet de vie construit au Québec et des moments essentiels de leur vie personnelle.

 

Le Québec comme nouvel espace d'engagement

Lorsqu'elle regarde le chemin parcouru depuis son arrivée à Montréal, Florence Bollet Michel parle finalement assez peu des gouvernements. Elle préfère évoquer les personnes rencontrées en route.

Les collègues qui l'ont soutenue pendant son arrêt de travail. Les voisins qui ont pris des nouvelles. Les élus qui ont répondu présents. Les citoyens québécois qui lui ont dit, parfois spontanément, qu'ils souhaitaient la voir rester.

Cette distinction est importante pour elle. Entre les décisions politiques et la société québécoise elle-même. Elle était venue au Québec pour exercer un métier d'aide. Elle y a découvert une autre façon d'aider les autres.

Et si son projet d'immigration semble aujourd'hui sur la bonne voie, une autre aventure ne fait peut-être que commencer : celle d'une citoyenne qui a découvert que l'engagement social pouvait aussi passer par la transformation des règles qui façonnent la vie collective.

 

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