On pourrait croire tenir entre les mains un livre de nostalgie. Ce serait mal le lire. Montréal d’antan, signé Jacques Saint-Pierre et enrichi par l’iconographie de Pierre Monette, propose bien davantage qu’un album patrimonial : une traversée de Montréal au moment où la ville se pense comme métropole. À travers la carte postale, ce médium populaire qui fut à la fois support de correspondance, outil de diffusion et vitrine urbaine, l’ouvrage montre comment Montréal s’est racontée à elle-même — et au monde.


L’ouvrage impressionne d’abord par sa construction. Son format généreux, la qualité de reproduction des images et son parcours thématique, du Vieux-Montréal aux quartiers périphériques, des marchés aux loisirs, donnent à la lecture le rythme d’une promenade dans une ville qui se déploie.
Mais ce qui distingue surtout ce livre, c’est qu’il ne se contente pas d’accumuler des vues anciennes. Il compose un portrait cohérent d’un Montréal en mouvement. Celui du port qui ouvre la ville sur le monde. Celui des tramways qui accompagnent son étalement. Celui de la rue Saint-Jacques où s’affirme une puissance économique. Celui du quartier latin où se dessine un foyer intellectuel. Ce n’est pas un inventaire ; c’est une vision.
Montréal comme ambition
Ce qui traverse ces pages, c’est une idée de Montréal souvent oubliée aujourd’hui : celle d’une ville portée par une ambition presque démonstrative. Plusieurs images donnent à voir cette volonté d’apparaître moderne, prospère, cosmopolite. Les perspectives du port, les élévateurs à grains, les gares, les grands magasins ou les percées commerciales ne sont pas seulement des motifs urbains ; ils sont les signes d’une cité qui veut compter.
Le livre capte particulièrement bien ce moment où Montréal cherche à devenir, selon une formule reprise à l’époque, une sorte de « Paris de l’Amérique ». Cette ambition se lit dans la monumentalité du marché Bonsecours, dans l’animation de Sainte-Catherine, dans la présence du tramway comme symbole de modernité, dans les institutions du quartier latin, dans cette densité urbaine qui fait déjà métropole.
Et c’est là que le livre parle spécifiquement de Montréal, pas d’une ville générique.

Quand la carte postale était un média
L’un des apports les plus intéressants du livre est de rappeler que la carte postale fut longtemps un véritable média populaire. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, elle n’était pas un objet anecdotique. Elle circulait largement, portait des messages, mettait en scène les transformations urbaines et contribuait à diffuser une image des villes auprès de ceux qui les habitaient comme auprès de ceux qui les découvraient de loin.
Envoyer une vue du port, montrer la rue Saint-Denis, partager une image du marché Bonsecours ou d’un boulevard animé, c’était participer à la diffusion d’une certaine idée de Montréal. Une ville active, élégante, connectée, vivante. En ce sens, la carte postale ne documente pas seulement le réel ; elle contribue à construire une réputation, presque une marque urbaine.
Le parallèle avec nos usages contemporains de l’image n’est pas forcé. Bien avant les réseaux sociaux, ces vues circulaient déjà pour raconter une ville et produire un imaginaire partagé.
Une ville faite aussi par ses communautés
L’une des qualités plus discrètes, mais précieuses, de Montréal d’antan est de ne pas réduire la ville à ses monuments ou à ses grandes infrastructures. Le livre laisse apparaître, parfois par touches brèves, une autre réalité : celle d’une métropole façonnée par ses communautés.
Le passage consacré au boulevard Saint-Laurent est, à cet égard, particulièrement révélateur. La présence juive y apparaît à travers les ateliers de confection, les petits commerces et ce tissu social immigrant qui donne à la Main une partie de sa personnalité. Le livre y montre un Montréal où l’économie urbaine se construit aussi par ces arrivées successives.
La mention de la formation du Quartier chinois autour de la rue De La Gauchetière prolonge cette lecture. L’évocation des premières buanderies puis des restaurants cantonais rappelle que la métropole montréalaise ne s’invente pas seulement dans ses banques, ses tramways ou ses places publiques, mais aussi dans ces présences migrantes qui redessinent discrètement les usages, les commerces et jusqu’aux goûts de la ville.
C’est un apport important du livre. Car il suggère, sans lourd discours, que Montréal n’est pas uniquement une ville d’institutions ou de pierres grises. Elle est déjà une ville de coexistence. Une ville faite de couches humaines superposées.
Et cette intuition est centrale, parce qu’elle annonce ce qui deviendra l’un des traits les plus singuliers de Montréal : sa capacité à produire de l’identité à partir du mélange.

Ce que la carte postale cache aussi
Une vraie critique doit aussi regarder ce que le livre permet de questionner. Car la carte postale embellit. Elle privilégie le pittoresque, l’édifiant, parfois le spectaculaire. Elle montre peu les faubourgs les plus rudes, les tensions sociales, les revers du progrès.
Mais loin d’affaiblir le livre, cette limite fait partie de son intérêt. Elle rappelle que ces images sont des constructions. Et qu’à travers elles, on lit autant les aspirations d’une époque que son réel.
C’est aussi cela, lire Montréal à travers ces cartes : voir une ville et comprendre comment elle voulait être vue.
Parce que ce livre ne parle pas seulement d’un Montréal disparu. Il restitue le moment où la métropole inventait son propre récit — et où les cartes postales participaient déjà à sa diffusion. À ce titre, ce n’est pas seulement un beau livre patrimonial. C’est un livre sur Montréal.
Éditeur : ÉDITIONS HERVÉ CHOPIN - (Bordeaux - France)
Diffusion au Canada : INTERFORUM
Ce qu’il laisse
Une fois refermé, le livre agit d’une manière très concrète. On ne traverse plus tout à fait le Vieux-Montréal, Saint-Jacques, Saint-Denis ou le boulevard Saint-Laurent avec le même regard. Les rues paraissent moins plates, plus stratifiées. On devine sous la ville présente une autre ville encore perceptible.
C’est peut-être ce que réussissent les meilleurs livres sur Montréal : rappeler que cette ville est faite de superpositions, et que son identité tient précisément dans ces couches successives.
Montréal d’antan y parvient avec une élégance rare.












