Au premier regard, on croit voir des pierres, du bois fossilisé ou des fragments d'écorce. Pourtant, tout ou presque est vivant à l'origine. Au Festival de films pour l'environnement (FFPE), Cathy Raymond présente le résultat de plusieurs mois de recherche autour du mycélium, cette immense structure souterraine des champignons qui fascine autant les scientifiques que les artistes. Son travail interroge autant la sculpture que notre manière d'habiter le vivant.


Une exposition au cœur de la programmation du FFPE
Le cinéma n'est pas le seul langage utilisé par le Festival de films pour l'environnement de Saint-Casimir pour parler des enjeux écologiques. Pour sa 22e édition, le FFPE fait également une place aux arts visuels, aux rencontres et aux démarches expérimentales qui questionnent notre rapport au vivant.
C'est dans ce cadre que Cathy Raymond présente « Avec, pour et grâce au vivant », un projet de recherche-création consacré au mycélium. Un titre qui résume bien sa démarche : expérimenter avec une matière issue du vivant, chercher à créer avec elle plutôt que contre elle, tout en réfléchissant à une pratique artistique plus écologique.
Le projet devait initialement mener à la création d'hôtels à insectes destinés notamment aux pollinisateurs sauvages. Mais les expérimentations de l'artiste avec le mycélium l'ont conduite vers d'autres pistes, transformant progressivement le projet lui-même.
Quand le matériau devient un organisme
« C'est incroyable ce que vous faites. » La phrase m'échappe presque malgré moi en découvrant son installation. Devant moi, des dizaines d'échantillons numérotés, des blocs sculptés, des formes organiques, des textures qui semblent appartenir à une civilisation oubliée. Cathy Raymond sourit.
Car, contrairement à la pierre, au bois ou au métal, le matériau qu'elle utilise ne reste pas immobile. Il pousse. Il fusionne. Il se transforme.

« Les deux blocs que vous voyez là (ci-dessus), je les avais laissés sécher dans un coin. Je pensais qu'ils étaient morts. Cinq mois plus tard, ils avaient fusionné ensemble parce qu'ils étaient encore vivants. »
Cette capacité du mycélium à continuer son développement change complètement la manière d'aborder la sculpture.
Une artiste qui cherche avant de créer
Depuis plus de vingt-cinq ans, Cathy Raymond explore différents médiums : peinture, dessin, art textile, collage, art numérique, animation, installation. Mais depuis une dizaine d’années, une question s'est imposée. Comment créer tout en réduisant l'empreinte écologique de sa pratique artistique ?
« Je cherchais une manière de contribuer à quelque chose de plus écologique. »
Cette réflexion l'amène vers le mycélium, déjà étudié dans plusieurs laboratoires et utilisé dans la recherche sur les biomatériaux, l'architecture ou encore les matériaux biodégradables. Si l'industrie s'y intéresse, pourquoi pas les artistes ?
Trente recettes pour apprendre à dialoguer avec le vivant
Son projet ne consiste pas à faire pousser des champignons. Elle travaille avec le mycélium, la partie végétative du champignon, véritable réseau de filaments qui colonise un substrat pour se nourrir. À partir de blocs déjà inoculés par un myciculteur, Cathy Raymond expérimente. Beaucoup.
Jusqu’à présent, elle a utilisé plus d’une vingtaine de matières dont le carton, le papier mâché, le marc de café, la drêche de bière, la renouée japonaise, les coquilles broyées... Au total, elle a développé une trentaine de recettes différentes afin de comprendre comment le mycélium réagit selon les matériaux qui lui sont proposés.
Chaque numéro visible sur les étagères correspond à une formulation précise, soigneusement documentée dans son cahier de recherche.

Une œuvre qui évolue avec ses découvertes
À l'origine pourtant, son projet, poursuivait un tout autre objectif. Grâce à une subvention du Conseil des arts et des lettres du Québec et de la MRC de Portneuf, elle souhaitait réaliser des hôtels à insectes destinés à favoriser la biodiversité.
Mais la recherche lui réserve des surprises. Les grandes sculptures se révèlent parfois trop friables. Certaines pièces moisissent. D'autres, au contraire, développent des qualités inattendues.

Le mycélium produit une membrane souple qui ressemble à un cuir naturel.
« Je ne m'attendais pas à ça. »
Cette découverte ouvre de nouvelles perspectives. Broderie, couture, textile, installations... Son travail prend progressivement une autre direction.
Accepter que la recherche change le projet
Cette capacité à accueillir l'imprévu revient souvent dans la conversation. Cathy Raymond ne cherche pas à forcer la matière. Elle l'observe. Elle adapte ses gestes. Elle accepte que le vivant propose parfois de meilleures idées que l'artiste.
Le résultat n'est pas seulement une série de sculptures. C'est un laboratoire où chaque essai, chaque réussite et chaque échec enrichissent la compréhension du matériau.
Le vivant comme partenaire de création
Dans les discours sur l'environnement, on évoque souvent les changements climatiques. L'artiste rappelle un autre enjeu majeur : l'effondrement de la biodiversité.
Son premier projet d'hôtels à insectes répondait déjà à cette préoccupation. Aujourd'hui encore, même si sa recherche a évolué vers d'autres formes, cette volonté demeure présente.
Le mycélium n'est plus seulement un matériau. Il devient une manière de penser autrement les liens entre l'humain, les organismes vivants et la création artistique.
Une recherche qui ne fait que commencer
L'exposition présentée au FFPE constitue avant tout l'aboutissement d'une première étape. Aucune galerie ne l'a encore accueillie. Aucune collection n'en conserve encore les œuvres.
Pour Cathy Raymond, l'essentiel est ailleurs.
Elle dispose désormais d’un véritable vocabulaire de matières, de textures et de procédés qui ouvre la voie à de nouvelles créations, notamment autour du textile et du cuir de mycélium. Elle envisage également de développer des murales en bas-relief capables de conjuguer création artistique et propriétés insonorisantes.
Dans un monde où l'on cherche souvent à dominer la matière, son travail invite plutôt à composer avec elle. À écouter le vivant plutôt qu'à le contraindre. Et peut-être à imaginer une autre manière de créer, où l'œuvre naît autant des intentions de l'artiste que des capacités étonnantes de la nature.
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