Sur la scène des Archives nationales, une grande échelle monte vers un croissant de lune. La scénographie de L’audace des possibles résume l’ambition de la matinée : ne pas seulement constater les fractures du débat public, mais chercher ensemble comment avancer.


Dans la salle, chercheurs, journalistes, acteurs politiques, représentants d’organismes et citoyens interrogent les chiffres, nuancent les constats et contestent parfois la manière dont les problèmes sont posés. Le dialogue souhaité par les organisateurs se pratique réellement, avec sa curiosité, ses désaccords et quelques frictions.
À quelques semaines des élections québécoises du 5 octobre, cette cinquième édition aurait pu se limiter à un colloque sur la polarisation et la perte de confiance. Elle a surtout raconté le chemin parcouru par BAnQ pour faire émerger une société apprenante, jusqu’à la création de Québec apprenant.
Cinq années pour faire grandir une idée
En ouvrant la rencontre, Marie Grégoire, présidente-directrice générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, a retracé les étapes de cette aventure.
La première édition avait cherché à définir une société apprenante. Les suivantes ont fait émerger des projets, des collaborations et des témoignages de personnes devenues « apprenantes à vie » par nécessité autant que par choix.
Des locataires avaient appris les règles du logement pour protéger leur appartement. Des parents d’enfants gravement malades étaient devenus de véritables spécialistes de leur condition. Autant de parcours montrant que l’apprentissage ne s’arrête ni à l’école ni à l’obtention d’un diplôme.
« On apprend toute la vie », a résumé Marie Grégoire. On apprend pour travailler, s’adapter ou traverser une épreuve, mais aussi pour comprendre la société et y prendre part.
Cette cinquième édition marque désormais une nouvelle étape : L’audace des possibles s’inscrit dans Québec apprenant, une structure appelée à prolonger la réflexion entre les rencontres annuelles.

Faire dialoguer les enquêtes et le public
La matinée, animée par Noémie Mercier, était également diffusée en ligne. Grâce à Slido, les personnes présentes dans l’auditorium et celles qui suivaient l’événement à distance pouvaient répondre aux mêmes questions.
Les résultats obtenus en direct étaient ensuite comparés aux enquêtes menées par les chercheurs et organismes invités. L’exercice permettait de mesurer les convergences, mais aussi les écarts entre la perception du public réuni ce matin-là et celle de la population québécoise.
La salle ne s’est pas contentée de recevoir ces données. Elle les a discutées et parfois contestées, rappelant qu’une moyenne peut masquer des expériences très différentes. Une société apprenante ne peut fonctionner uniquement du haut vers le bas : elle doit permettre aux savoirs scientifiques, institutionnels et citoyens de se rencontrer.

Apprendre à ne pas disqualifier l’autre
Professeur de philosophie au Collège Jean-de-Brébeuf, Martin Desrosiers a rappelé que le désaccord ne constitue pas en lui-même une menace. Une démocratie vivante suppose que des convictions opposées puissent se confronter.
Le danger apparaît lorsque l’adversaire devient un ennemi et que son opinion est rejetée avant même d’avoir été entendue. Les chercheurs parlent alors de « polarisation affective ».
Il ne suffit pas non plus de diversifier ses sources pour sortir d’une chambre d’écho. Encore faut-il accorder une possibilité de crédibilité à ceux qui ne pensent pas comme nous et chercher à comprendre pourquoi leur position peut leur sembler légitime.
Les réseaux sociaux amplifient les confrontations, mais leur attribuer l’entière responsabilité serait trop facile. « On n’a jamais maîtrisé cet art-là », a observé Martin Desrosiers à propos du débat démocratique. Les plateformes auraient surtout rendu plus visible notre difficulté à écouter l’autre.

Deux panels pour confronter les perceptions
Le premier panel a réuni Mireille Lalancette, professeure en communication politique, et Malorie Flon, directrice générale de l’Institut du Nouveau Monde, autour des conditions nécessaires à un dialogue constructif. Les enquêtes présentées montrent des Québécois majoritairement ouverts aux opinions différentes, mais plus hésitants lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets sensibles. Les jeunes adultes seraient même à la fois les plus ouverts au dialogue et les plus préoccupés par les conséquences d’une parole mal reçue.

Le second panel, réunissant le politologue Mathieu Lavigne, le journaliste Antoine Robitaille et la députée Marwah Rizqy, s’est concentré sur la confiance envers les institutions. Celle-ci demeure globalement plus élevée au Québec que dans le reste du Canada, mais elle s’effrite dans certains groupes. Les échanges ont surtout rappelé qu’une vigilance légitime peut devenir dangereuse lorsqu’elle se transforme en défiance systématique envers les médias, la science et les élus.

Québec apprenant lance un appel à élargir le mouvement
En conclusion, Vincent Chapdelaine, codirecteur général de Projet collectif et administrateur de Québec apprenant, a replacé ces discussions dans une perspective plus large.
Dans un monde qui se transforme rapidement, il ne suffit plus de transmettre un ensemble fixe de connaissances. Il faut développer la capacité « d’apprendre à apprendre », de rester curieux, critique et capable de s’adapter.
En 2023, BAnQ s’était donné pour objectif de fédérer les acteurs québécois autour de cette idée. Elle s’est associée à l’Université Laval, à Projet collectif et à l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes.
Une trentaine d’organisations se sont réunies le 21 mai dernier. Elles sont désormais 48, venues de différents milieux et territoires, à se reconnaître sous le parapluie de Québec apprenant.
La coalition doit maintenant préciser ses objectifs, construire sa gouvernance et déterminer comment mesurer les progrès vers une société réellement apprenante. Un appel est lancé aux organisations qui souhaitent participer à cette construction collective.
Cette ambition trouve déjà un écho montréalais dans le projet de Quartier latin apprenant, porté par l’UQAM, BAnQ et la Société de développement commercial du Quartier latin. Une candidature doit être soumise à l’UNESCO au printemps 2027.
Choisir la curiosité
Il faut enfin saluer le travail de Marie Grégoire, de toute l’équipe de BAnQ et de la Chaire de recherche du Québec sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes. Réunir autant de regards différents tout en laissant une place réelle au public exige une organisation importante, mais aussi l’acceptation d’être questionné et de construire avec d’autres.
Noémie Mercier a résumé l’esprit de la matinée par une formule :
Bâtir une société apprenante, c’est refuser de se laisser guider uniquement par le ressentiment et l’indignation pour choisir la curiosité comme moteur.
Après cinq années de réflexion, l’échelle installée sur la scène ne pointe donc plus seulement vers une idée abstraite. Québec apprenant cherche désormais à transformer cette ambition en mouvement collectif.
Reste à savoir quelles organisations répondront à l’appel et, surtout, comment cette société apprenante prendra concrètement forme dans les territoires.
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