Édition internationale

« Découvrabilité » : pourquoi ce mot inquiète désormais jusqu'à Washington

Pourquoi la « découvrabilité » s’est-elle retrouvée au cœur d’une négociation commerciale avec les États-Unis ? Derrière ce mot venu des politiques culturelles québécoises se jouent le pouvoir des algorithmes, la visibilité des contenus francophones et, désormais, un enjeu de souveraineté pour toute la Francophonie.

Mark Carney, premier ministre du CanadaMark Carney, premier ministre du Canada
Mark Carney, premier ministre du Canada, lors de sa conférence de presse samedi matin, après l’échec des négociations commerciales avec les États-Unis. Illustration : Capture d’écran – Gouvernement du Canada
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 23 août 2026

 

 

Ce samedi matin, au Canada, les premiers ministres sont sur le pont. À Ottawa, Mark Carney explique pourquoi il vient de rappeler ses négociateurs et quelles lignes rouges le Canada a refusé de franchir. À Québec, Christine Fréchette détaille les conséquences des nouveaux tarifs américains et revient sur les enjeux linguistiques et culturels qui ont contribué à faire échouer les discussions.

Quelques heures auparavant, dans la nuit de vendredi à samedi, des semaines de négociations avec l’administration Trump viennent de s’effondrer. Le Canada pensait pourtant encore pouvoir conclure un accord. Puis, dans les toutes dernières heures, les Américains modifient plusieurs conditions et introduisent de nouvelles exigences.

Sur l’automobile, le désaccord était prévisible. Depuis le début du bras de fer commercial, le secteur est au cœur des discussions. Mais, dans les dernières heures, Washington durcit encore ses conditions, notamment en voulant exclure de l’accord certaines catégories de camions produits au Canada.

Plus préoccupant pour Ottawa, les États-Unis veulent aussi empêcher le Canada de conclure librement des accords commerciaux avec d’autres pays. Une exigence que Mark Carney qualifie d’« inacceptable ».

Et puis vient la surprise. Le premier ministre révèle un troisième terrain de confrontation, beaucoup moins attendu dans une négociation sur les tarifs douaniers : la langue et la culture. C’est alors qu’il prononce un mot rarement entendu au milieu d’une négociation commerciale internationale : « découvrabilité ».

Pourquoi les États-Unis tiennent-ils à négocier un principe destiné à favoriser la visibilité des contenus culturels, notamment francophones ?

C’est derrière ce mot que se cache peut-être l’un des enjeux les plus révélateurs de cette rupture.

 

 

Une exigence arrivée dans les dernières heures

Interrogé sur les concessions qu'il avait refusé de faire en matière de souveraineté, Mark Carney explique que les Américains voulaient notamment que le Canada revienne sur des dispositions concernant la découvrabilité, le soutien à la culture et certaines obligations liées à la présence du français sur les produits.

« Cela, nous ne pouvons pas le faire »

La chronologie est essentielle. Ces exigences font partie du durcissement des positions américaines qui, dans les toutes dernières heures des négociations, fait basculer des discussions jusque-là engagées vers un possible accord.

À Québec, Christine Fréchette confirme quelques heures plus tard que ces exigences américaines touchaient directement des dispositions québécoises. Pour la première ministre, la découvrabilité, la Charte de la langue française et le soutien à la culture constituaient des lignes rouges que le Québec avait demandé à Ottawa de préserver dans la négociation. Le gouvernement canadien ne les a pas franchies.

Mais pourquoi les États-Unis accordent-ils soudain suffisamment d'importance à la « découvrabilité » pour en faire un sujet de négociation commerciale ?

 

 

Derrière la découvrabilité, le pouvoir des algorithmes

La réponse commence au Québec. Depuis plus de dix ans, la découvrabilité fait l'objet de travaux de recherche, notamment au LATICCE de l'UQAM, qui étudie les mécanismes déterminant la présence, la visibilité et la recommandation des contenus culturels sur les grandes plateformes internationales.

Le problème est simple : il ne suffit plus qu'une chanson, un film ou un contenu francophone soit disponible sur une plateforme. Encore faut-il que l'utilisateur puisse le trouver et surtout qu'il lui soit recommandé.

C'est ici qu'interviennent les algorithmes. Ils utilisent les comportements et préférences des utilisateurs, mais pas seulement. Les choix éditoriaux, les modèles économiques et les relations commerciales des plateformes peuvent également intervenir dans la mise en avant des contenus.

Spotify reconnaît par exemple que la sélection et le placement des contenus peuvent être influencés par des considérations commerciales et par ses accords avec des tiers. Son programme Discovery Mode permet également à des artistes et labels de signaler des titres prioritaires aux systèmes de recommandation.

Ces algorithmes sont pourtant au cœur du modèle économique des plateformes et leur fonctionnement demeure largement opaque. L'OIF relève elle-même que les critères utilisés par les algorithmes pour mettre en avant ou écarter des contenus sont généralement considérés comme des secrets industriels et des avantages commerciaux et concurrentiels.

Celui qui maîtrise l'algorithme dispose donc d'un pouvoir considérable : celui d'orienter ce que des millions de personnes vont voir, écouter et finalement découvrir.

 

Des outils pour ne plus seulement subir

C'est précisément ici que les travaux menés au Québec prennent une autre dimension. Le LATICCE ne s'est pas limité à documenter le phénomène. Ses recherches visent à mesurer la présence, la visibilité et la recommandation des contenus sur les plateformes et à développer des outils permettant aux acteurs culturels et aux pouvoirs publics de mieux comprendre ces mécanismes et d'agir sur la découvrabilité.

C'est un changement important. Pendant longtemps, les créateurs francophones pouvaient essentiellement tenter de s'adapter aux règles des grandes plateformes. La recherche sur la découvrabilité permet progressivement de développer des outils pour ne plus seulement subir leurs algorithmes, mais également mieux positionner les contenus et élaborer des politiques publiques capables de favoriser leur visibilité.

C'est également ce qui donne une autre lecture de la demande américaine.

Rien ne permet d'affirmer que Washington a introduit la découvrabilité dans les négociations à cause des travaux du LATICCE ou d'un outil particulier.

Mais si les États-Unis considèrent désormais ces politiques suffisamment importantes pour tenter de les remettre en cause dans une négociation commerciale, c'est qu'elles ne sont manifestement plus anodines.

 

Du Québec à toute la Francophonie

Et le sujet dépasse très largement le Québec.

La découvrabilité est désormais identifiée comme un enjeu stratégique par l'Organisation internationale de la Francophonie. Dans son rapport 2026 sur la langue française dans le monde, l'OIF résume l'équation : un contenu doit être disponible, visible et identifiable par les algorithmes, puis suffisamment mis en avant pour être effectivement découvert.

Elle avertit depuis plusieurs années que la concentration de la diffusion culturelle entre quelques grandes plateformes peut contribuer à rendre moins visibles les contenus francophones.

La question concerne donc l'ensemble de la Francophonie.

Car si des États décident demain de développer leurs propres politiques de découvrabilité, de mieux organiser leurs métadonnées, de mesurer la place réellement accordée à leurs productions ou de se doter d'outils permettant de favoriser leurs contenus, ils interviennent eux aussi sur un terrain aujourd'hui largement contrôlé par les grandes plateformes internationales.

La découvrabilité devient alors bien davantage qu'une politique culturelle.

Elle touche à la souveraineté numérique, aux rapports économiques et à la capacité des États à préserver leur diversité culturelle dans un environnement gouverné par des acteurs privés mondiaux.

 

La force cachée de la Francophonie

 

Et si Washington avait montré l'importance du sujet ?

C'est peut-être le principal enseignement de cette nuit de négociations.

Mark Carney lui-même relie les demandes américaines sur la langue et la culture à la souveraineté canadienne. Christine Fréchette rappelle de son côté que la culture et la langue sont au cœur de l'identité québécoise et doivent rester hors de la table des négociations commerciales.

Mais l'épisode adresse aussi un message à toute la Francophonie.

Pendant des années, la découvrabilité a pu apparaître comme un sujet de spécialistes : chercheurs, ministères de la Culture, producteurs ou organismes francophones. Dans la nuit de vendredi à samedi, elle s'est retrouvée sur la table d'une négociation commerciale avec la première puissance économique mondiale.

Si Washington juge désormais nécessaire de négocier la découvrabilité, c'est peut-être précisément parce que les politiques et les outils qui se développent commencent à toucher à quelque chose de stratégique : le pouvoir des plateformes sur ce que nous voyons, écoutons et découvrons.

La question va rapidement pouvoir sortir des laboratoires et des colloques. À la fin septembre, la société civile francophone se retrouvera à Cotonou pour l'assemblée générale de la COING, la Conférence des OING et ONG de la Francophonie. Puis, du 14 au 16 novembre au Cambodge, les chefs d'État et de gouvernement se réuniront pour le XXe Sommet de la Francophonie.

Deux rendez-vous, à deux niveaux différents, auxquels la nuit de négociations entre Ottawa et Washington vient finalement poser la même question : la Francophonie veut-elle se donner collectivement les politiques et les outils permettant de peser sur la découvrabilité de ses contenus, ou continuer à laisser quelques grandes plateformes décider de ce qui, demain, sera visible et découvrable en français ?

 

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