Le 27 mars 2026, à Montréal, la troisième table ronde des observatoires partenaires de Agence universitaire de la Francophonie (AUF) a mis en lumière une réalité moins évidente qu’il n’y paraît. Entre lois, pratiques et perceptions, la Francophonie se retrouve confrontée à ses propres contradictions en matière d’égalité femmes-hommes.


« Les données peuvent être surprenantes »
Dans la salle des boiseries de l’UQAM, le silence est attentif, presque dense. Une cinquantaine de participants ont pris place, rejoints par plus de deux cents personnes en ligne. Chercheurs, fonctionnaires, étudiants : tous sont venus chercher des réponses à une question que l’on croit balisée — celle de l’égalité femmes-hommes dans l’espace francophone.
À la tribune, Catherine Bourassa-Dansereau, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM et codirectrice de l’Observatoire francophone pour le développement inclusif par le genre (OFDIG), ouvre la rencontre. Son rôle dépasse celui d’animatrice : elle incarne ce lien entre recherche, diffusion et engagement qui structure l’ensemble de l’événement.
Dès ses premiers mots, le cadre se fissure. « Les données peuvent être surprenantes », prévient-elle. La phrase est simple, mais elle annonce déjà la suite. Car très vite, ce qui devait être une restitution scientifique se transforme en un exercice de dévoilement : celui des écarts entre ce que l’on croit savoir… et ce que les données révèlent réellement.
Des soutiens affirmés, entre science et diplomatie francophone
Avant même d’entrer dans le cœur des analyses, trois interventions viennent rappeler que cette table ronde ne se joue pas uniquement sur le terrain académique. Elle s’inscrit dans un écosystème où la recherche, la diplomatie et l’action publique avancent de concert.
Antoine Rauzy, directeur régional Amériques de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), pose d’emblée le cadre : « Les données probantes sont plus que jamais nécessaires ». Derrière cette affirmation, une stratégie se dessine. Celle d’une Francophonie scientifique capable de produire ses propres outils d’analyse, et surtout de les rendre utiles aux décideurs.
À sa suite, Alain Olivier, directeur de la Francophonie et de la solidarité internationale au ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec, replace l’enjeu dans un contexte plus politique. « Malgré les progrès, l’égalité n’est toujours pas atteinte », rappelle-t-il, évoquant un climat international « parfois hostile aux droits des femmes ». Le message est clair : les données ne sont pas neutres, elles doivent servir à orienter des choix.
Enfin, Geneviève Lamy, directrice du Service aux collectivités de l’UQAM, ancre la réflexion dans la mission universitaire. Elle insiste sur la circulation des savoirs et sur le rôle des équipes souvent invisibles qui rendent ces travaux possibles. « C’est aussi cela, la science en français », souligne-t-elle.
Trois voix, trois registres, mais une même ligne : faire de l’égalité un objet à la fois scientifique et politique.

L’égalité existe… mais ne se vit pas
La première intervention scientifique, portée par Marie Langevin, professeure à l’UQAM et co-directrice de l’OFDIG, introduit un premier déplacement. Son propos ne se limite pas à analyser des données : il annonce aussi un outil.
Car ce 27 mars marque la mise en ligne de l’Atlas du genre dans la Francophonie, une plateforme conçue pour centraliser et rendre lisibles des données jusque-là dispersées. Un projet ambitieux, qui vise à donner aux chercheurs comme aux décideurs un point d’entrée commun pour comprendre les inégalités.
Mais très vite, les résultats prennent le dessus sur l’outil.
Les données internationales révèlent un décalage structurel : environ vingt points d’écart entre les droits inscrits dans les lois et leur application concrète, auxquels s’ajoutent quatorze points supplémentaires lorsque l’on observe la perception des femmes elles-mêmes. Ce triple écart — entre droit, action et vécu — agit comme un révélateur.
Et il oblige à revoir une idée tenace : celle selon laquelle les progrès juridiques suffiraient à transformer la réalité. En creux, c’est une autre lecture qui s’impose. L’égalité peut être proclamée sans être incarnée.
Et c’est précisément dans cet écart que se loge le problème.

Quand l’égalité devient une question économique
Avec l’intervention d’Hervé Prince, directeur de l’Observatoire de la Francophonie économique, le débat change de registre. Et la démonstration est directe.
« L’égalité crée de la richesse. »
La formule claque, presque comme une évidence que l’on aurait tardé à formuler. Car les données sont sans ambiguïté : plus les femmes accèdent aux ressources — financières, entrepreneuriales, numériques — plus les économies se développent.
Mais derrière cette logique apparente, un paradoxe persiste.
Dans de nombreux pays francophones, notamment en Afrique, les femmes travaillent, entreprennent, innovent. Mais elles le font majoritairement dans l’informel. Leur contribution est réelle, souvent essentielle, mais elle échappe aux mécanismes de reconnaissance économique.
Elles produisent de la valeur, mais cette valeur ne compte pas.
Et c’est là que l’égalité se bloque.
Le français, entre levier et ligne de fracture
L’intervention de Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, introduit une autre surprise.
Les données montrent que les hommes déclarent, en moyenne, mieux maîtriser le français que les femmes. Mais cette différence disparaît dès que l’on prend en compte le niveau d’éducation.
Autrement dit, le problème n’est pas linguistique. Il est structurel.
Mieux encore, chez les jeunes générations, la tendance s’inverse. Les femmes rattrapent, et parfois dépassent, les hommes. Preuve que les politiques éducatives produisent des effets tangibles.
Mais le français reste un facteur ambivalent. Il ouvre des portes — vers l’école, l’administration, l’économie formelle — tout en agissant comme un filtre pour celles et ceux qui n’y ont pas accès.
Un levier d’émancipation.
Mais aussi une ligne de fracture.
Ce que les données ne capturent pas
Au fil des interventions, une idée s’impose, presque malgré elle. Les données éclairent. Mais elles simplifient aussi.
Un indicateur peut suggérer une performance élevée, tout en masquant des inégalités profondes. Les normes sociales, la division du travail domestique, les contraintes concrètes d’accès aux services ou à l’éducation échappent largement aux outils statistiques.
C’est dans ces angles morts que se nichent les véritables tensions.
Et c’est peut-être là que la table ronde bascule : lorsque les chiffres cessent d’être des réponses pour redevenir des questions.
Table ronde de l’AUF 2025 : la francophonie face à ses paradoxes
Une Francophonie face à elle-même
Au-delà des analyses, une interrogation traverse l’ensemble des échanges. La Francophonie est-elle un levier d’émancipation… ou une grille de lecture qui homogénéise des réalités profondément différentes ?
Car les trajectoires d’égalité ne se ressemblent pas. Elles dépendent des contextes, des structures sociales, des priorités locales. La langue française permet de relier ces expériences, de les mettre en dialogue. Mais elle ne peut pas, à elle seule, en définir les contours.
Et c’est peut-être là que réside la tension la plus profonde : vouloir penser l’égalité à l’échelle francophone… sans effacer la diversité des réalités qu’elle recouvre.
Et maintenant ?
Ce 27 mars, à Montréal, aucune décision n’a été prise. Aucun engagement formel n’a été annoncé.
Mais une certitude s’est imposée.
L’égalité femmes-hommes n’est pas un principe abstrait que l’on affiche. C’est une réalité que l’on mesure, que l’on interroge, et parfois… que l’on découvre encore.
Et si les données révèlent des écarts, elles posent surtout une question que personne, désormais, ne peut esquiver :
la Francophonie est-elle prête à regarder en face ce que ses propres chiffres montrent ?
Car à ce stade, le véritable enjeu n’est peut-être plus de produire des données.
Mais de décider ce que l’on est prêt à en faire.
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