Édition internationale

Le tourisme canin sort de la niche et entre dans les stratégies territoriales

Peut-on penser une destination en fonction des chiens autant que des humains ? La question aurait semblé marginale il y a quelques années. Elle a pourtant occupé pendant deux jours les échanges du 1er Symposium sur le tourisme canin, tenu les 22 et 23 avril à l’Hôtel MOCO de Salaberry-de-Valleyfield, à l’initiative d’Oven-Baked Tradition et de l’Association Hôtellerie du Québec, avec l’appui de Tourisme Montérégie, de Toutourisme Québec et de l’ITHQ. Experts du voyage, hôteliers, chercheurs, acteurs institutionnels et défenseurs du bien-être animal y ont esquissé les contours d’un secteur en émergence, à la croisée du tourisme, de l’hospitalité et des transformations sociales.

Premier symposium tourisme caninPremier symposium tourisme canin
Entre scène académique et laboratoire d’idées, le premier Symposium sur le tourisme canin a donné corps à un marché que plusieurs commencent à prendre très au sérieux. Photos LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 24 avril 2026

 

 

« La destination qui n’est pas adaptée se coupe d’un tiers de sa clientèle. » — Nicolas Villiers (Destination Nancy)


 

Derrière ce qui pourrait passer pour une niche sympathique, le symposium a posé une hypothèse plus sérieuse : le tourisme avec animaux de compagnie constitue un segment appelé à structurer des choix d’affaires et des politiques publiques.

Diane Angers, présidente de Toutourisme Québec, Véronyque Tremblay, présidente-directrice générale de l’Association Hôtellerie du Québec, ainsi que Trévor Cool, vice-président de Tourisme Montérégie et directeur général de l’Hôtel MOCO, ont contribué à donner à cette réflexion une portée qui dépassait largement le simple « accueil des chiens ».

Le glissement est important. Il ne s’agit plus seulement de permettre la présence d’animaux dans certains établissements, mais de réfléchir à l’ensemble d’une expérience de destination : hébergement, transports, espaces publics, activités, services vétérinaires, signalétique, infrastructures et encadrement. Un participant l’a résumé dans la salle en posant une question simple, presque désarmante : et si nos villes devenaient vraiment dog-friendly ?

 

Du « chien admis » au « chien invité »

L’une des idées les plus fortes entendues au fil des panels tient dans cette nuance, répétée sous différentes formes : tolérer un animal n’est pas l’accueillir.

Cette distinction, reprise notamment dans l’intervention de représentantes de la SPCA de Montréal, a traversé plusieurs discussions. Un hôtel peut afficher que les chiens sont acceptés tout en multipliant les restrictions au point de rendre l’expérience dissuasive. À l’inverse, un établissement peut faire de cet accueil une signature.

Ce passage du permis à l’invité change la logique. Cela suppose penser les besoins de l’animal — eau, repos, espaces adaptés, sécurité, routines — mais aussi ceux de son humain, qui choisira souvent sa destination en fonction de cette qualité d’accueil.

Dans un secteur où la fidélité et le bouche-à-oreille comptent énormément, cette dimension n’a rien d’anecdotique. Les intervenants ont évoqué ces communautés de voyageurs qui s’échangent déjà, sur des groupes spécialisés, leurs évaluations des hôtels, campings et destinations réellement accueillants pour les chiens. Une forme de réputation parallèle, encore peu intégrée par l’industrie.

 

Voyager avec son chien, une expertise à part entière

L’intervention de Marie-Chantal Cyr, présidente de Toutou en vol, a rappelé combien le sujet est aussi technique. Formalités sanitaires, certificats internationaux, règles variables selon les pays, limitations imposées par les compagnies aériennes, conditions pour les chiens d’assistance ou de soutien émotionnel : voyager avec son animal relève souvent du parcours administratif.

Mais le propos allait plus loin. « N’hésitez pas à voyager avec votre chien », a-t-elle lancé, en plaidant non pour banaliser l’expérience, mais pour mieux la préparer. Derrière ce message, une idée : l’obstacle n’est pas tant le voyage que le déficit d’information.

Ce thème a trouvé un prolongement inattendu lorsque plusieurs intervenants ont abordé la possibilité, déjà expérimentée ailleurs, de services complémentaires : aide au check-in, gardiennage ponctuel, zones de soulagement à proximité des hôtels, voire accompagnement sur place. Autrement dit : un écosystème de services reste à inventer.

 

Johanne Tassé
Johanne Tassé (Escouade câline de YUL) échange avec l’animatrice sur l’accompagnement des voyageurs, notamment des personnes autistes, et sur le rôle des chiens dans la réduction du stress en contexte aéroportuaire.

 

Des chiens qui apaisent, pas seulement qui accompagnent

Parmi les interventions les plus singulières de la journée, celle de Johanne Tassé, directrice de l’Escouade câline de YUL, a introduit une autre dimension du tourisme canin : celle du chien comme médiateur du voyage lui-même.

Avec son approche en milieu aéroportuaire, elle a rappelé que l’expérience du déplacement ne commence ni à destination ni à l’hôtel, mais dès les zones d’attente, là où se concentrent stress, fatigue et anxiété. Dans cet espace souvent perçu comme purement fonctionnel, les chiens de l’Escouade câline de l’Aéroport de Montréal remplissent une fonction inattendue : ils rassurent, désamorcent, créent une respiration.

Son intervention déplaçait ainsi le regard. Le chien n’apparaît plus seulement comme un animal que l’on transporte ou qu’il faut accueillir, mais comme un acteur pouvant améliorer l’expérience touristique elle-même.

Ce point n’était pas anodin dans un symposium consacré aux infrastructures et aux marchés. Il introduisait une idée plus subtile : les animaux peuvent aussi participer à l’hospitalité.

À travers l’exemple de YUL, où ces équipes de l’Escouade câline interviennent auprès des voyageurs, Johanne Tassé montrait qu’il existe déjà des dispositifs où le bien-être animal et le bien-être humain se renforcent mutuellement. Une logique qui pourrait inspirer d’autres lieux de passage au potentiel de stress important.

Dans un événement largement centré sur l’accueil des chiens, cette intervention a rappelé, presque en creux, que certains chiens accueillent déjà les humains. Et cette inversion de perspective valait à elle seule le détour.

 

L’animatrice, accompagnée de Thomas, introduit la conférence d’ouverture de Louise Rabier et Andréanne Morin-Simard, qui a donné le ton du symposium.
L’animatrice, accompagnée de son Yorkshire Thomas, introduit la conférence d’ouverture de Louise Rabier et Andréanne Morin-Simard, qui a donné le ton du symposium.

 

Quand le bien-être animal entre dans la planification touristique

C’est peut-être avec la conférence d’ouverture de Louise Rabier et Andréanne Morin-Simard, chercheuses affiliées à ExperiSens de l’ITHQ, que le symposium a donné d’emblée son ton le plus structurant.

 

Centre de recherche appliquée de l’ITHQ, ExperiSens travaille sur l’expérience client, les environnements accueillants et l’innovation en tourisme. Ses recherches ont notamment nourri les travaux présentés au symposium sur le tourisme canin.

 

Plutôt que de penser le tourisme canin uniquement du point de vue du consommateur ou du service offert, elles proposaient de partir du stress, des besoins et du comportement du chien lui-même — autrement dit, de considérer l’animal comme une variable de conception.

Temps de repos, surcharge sensorielle, accumulation de stresseurs, risques de fuite en environnement inconnu, chaleur, transport, interactions mal gérées : voyager avec un animal n’est pas neutre.

À travers la présentation de leur étude et d’un guide de bonnes pratiques, elles ont introduit une notion rare dans les débats touristiques : la responsabilité comportementale comme composante de l’expérience client. Ce n’est plus seulement une question de service. C’est une question de conception.

Et cela ouvre un champ très concret pour les destinations : formation du personnel, signalétique adaptée, protocoles clairs, dispositifs de prévention, espaces de retrait, services de soutien et partenariats spécialisés. Le tourisme canin cesse alors d’être un supplément sympathique. Il devient un sujet d’ingénierie touristique.

 

Diane Angers - Nicolas Villiers (Destination Nancy)
Diane Angers échange avec l’animatrice et Nicolas Villiers (Destination Nancy) lors du panel consacré aux villes accueillantes pour les chiens et aux politiques publiques émergentes.

 

Une affaire aussi de villes et de politiques publiques

Avec Diane Angers, appuyée sur près de vingt ans de travail autour du toutourisme et sur l’expérience développée en France par le réseau des offices de Toutou Tourisme, le symposium a déplacé la réflexion au-delà des établissements pour la porter vers les territoires.

Le sujet change alors d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment un hôtel accueille un chien, mais comment une destination entière peut intégrer cette réalité dans son aménagement.

Peut-on repenser les infrastructures municipales en ce sens ? Parcs canins, accès aux espaces publics, signalétique, distributrices de sacs, abreuvoirs, transport collectif, circuits thématiques, mobilité intermodale : ce qui a été évoqué relevait déjà moins de l’anecdote que d’une logique d’écosystème.

L’intervention de Nicolas Villiers, de Destination Nancy (France), est venue donner une profondeur supplémentaire à cette perspective. Avec ses 62 villes engagées dans le réseau français, l’exemple montrait qu’il ne s’agit pas d’une intuition isolée, mais d’un modèle qui commence à produire des méthodes, des critères et une culture d’accueil.

Diane Angers s’en est servie non comme simple exemple inspirant, mais comme point d’appui pour penser ce que pourrait devenir, à terme, une approche québécoise — jusqu’à évoquer l’idée d’une « route des chiens » reliant des villes et régions complices.

 

Questions du public et écoute attentive ont rythmé un symposium où professionnels, chercheurs et praticiens ont confronté leurs expériences.
Questions du public et écoute attentive ont rythmé un symposium où professionnels, chercheurs et praticiens ont confronté leurs expériences.

 

Les questions posées à Denise Loiselle, autrice d’un Livre blanc sur la réforme de la gouvernance des animaux de compagnie au Québec, ont prolongé cette réflexion vers les enjeux de gouvernance, rappelant qu’à mesure que ces pratiques se développent, elles posent aussi des questions de règlements, de responsabilités et de politiques publiques.

Ce n’est pas un hasard si les échanges ont glissé vers la gouvernance, sans toutefois aller au bout de cette réflexion. On regrettera d’ailleurs l’absence remarquée de représentants municipaux ou de leurs associations, alors même que ces enjeux les concernent directement.

 

Étudiants ITHQ - organisateurs
Les étudiants finissants de l'ITHQ qui ont organisé l'événement

 

Des étudiants aux commandes, une relève déjà là

Autre signal fort : ce premier Symposium sur le tourisme canin a été organisé par les étudiants de l’ITHQ, sous l’encadrement de leurs professeurs. Organisation soignée, contenu riche, transitions fluides, logistique maîtrisée : pour une première édition, l’ensemble avait la tenue d’un véritable événement professionnel. Leur rôle ne relevait pas du décor, mais de la fabrication même du symposium.

Cela disait aussi quelque chose de la relève. Ces futurs professionnels de l’hospitalité semblent déjà considérer le tourisme canin comme un sujet sérieux d’innovation.

L’animation d’Anne-Andrée Daignault, accompagnée tout au long de la journée de son petit chien Thomas, a renforcé ce ton à la fois chaleureux et rigoureux, donnant au symposium une légèreté maîtrisée sans affaiblir le fond.

Au fil de la journée, une impression s’imposait : on n’assistait pas seulement à un événement thématique. On voyait déjà se structurer un champ émergent.

 

Un secteur émergent… ou un révélateur plus vaste ?

Au terme de ces deux jours, une question demeure. Le tourisme canin constitue-t-il vraiment un nouveau marché, ou révèle-t-il surtout une transformation plus profonde des attentes envers l’hospitalité au Québec ?

Car derrière les chiens, il est aussi question d’inclusivité, d’expérience, de personnalisation, de qualité d’accueil, de nouveaux usages du territoire. En ce sens, ce symposium parlait peut-être moins des chiens que d’une mutation du tourisme québécois lui-même.

Et si c’était cela, au fond, le vrai sujet. Non pas savoir si les destinations seront plus dog-friendly demain. Mais quelles villes et municipalités comprendront les premières que cette demande raconte déjà quelque chose du voyage de demain.

 

Bertrand de Petigny
Publié le 24 avril 2026, mis à jour le 24 avril 2026
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