Édition internationale

Musique en ligne : pourquoi le Québec écoute-t-il si peu de chansons en français ?

Le Québec défend sa langue, soutient ses artistes et possède une industrie musicale dynamique. Pourtant, lorsqu'il écoute de la musique en ligne, il choisit massivement l'anglais. Dans une étude publiée le 13 octobre, le Commissaire à la langue française, Benoit Dubreuil, compare les habitudes musicales québécoises à celles de 24 pays européens. Pour Brice Armel Simeu, directeur scientifique du LATICCE à l'UQAM, ce constat soulève une question plus profonde : celle de la place et de la désirabilité de la musique francophone dans une société québécoise en pleine transformation.

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La couverture de l’étude du Commissaire à la langue française, publiée le 13 octobre 2026. Une enquête qui révèle la faible place du français dans les écoutes musicales au Québec. Illustration LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 15 octobre 2026

 

 

 

Au Québec, la musique francophone peine à trouver sa place dans les écouteurs. Selon l'étude L'exception québécoise, réalisée à partir des données de Luminate Data, 77,5 % des écoutes musicales en ligne se font en anglais, contre seulement 11,4 % en français. L'espagnol arrive en troisième position, avec 5,7 %.

Le constat est d'autant plus frappant que le Québec arrive au dernier rang des territoires non anglophones étudiés pour la place accordée à leur langue nationale dans les écoutes musicales.

La comparaison avec l'Europe est révélatrice. En France, 45 % des écoutes concernent des artistes chantant en français. En Espagne, les langues nationales représentent 66 % des écoutes. Même dans des pays où l'anglais est largement maîtrisé, comme la Finlande ou la Suède, la musique dans les langues nationales conserve une place nettement supérieure à celle du français au Québec.

Autre particularité : parmi les territoires non anglophones étudiés, le Québec est celui qui écoute le plus les artistes américains. Ceux-ci représentent plus de 40 % des écoutes.

 

 

Une Francophonie musicale qui traverse difficilement l'Atlantique

L'un des résultats les plus intéressants concerne les échanges musicaux entre les pays partageant une même langue.

En Belgique francophone, les artistes français représentent près de 40 % des écoutes. En Suisse francophone, cette proportion atteint environ 37 %. Au Québec, elle tombe à 5,4 %.

La circulation fonctionne également difficilement dans l'autre sens : les artistes québécois ne représentent que 0,6 % des écoutes en France.

Ce décalage surprend lorsqu'on le compare à d'autres espaces linguistiques. Au Portugal, 26 % des écoutes proviennent d'artistes brésiliens. En Autriche, les artistes allemands représentent 19 % du marché.

La langue commune semble donc favoriser la circulation musicale entre de nombreux pays, mais beaucoup moins entre le Québec et la France.

Le cas de Charlotte Cardin illustre ce paradoxe. En 2025, ses chansons en français représentaient près de 75 % de ses écoutes en France et 71 % en Belgique. Au Québec, elles ne comptaient que pour 32 %.

Même phénomène pour Céline Dion : ses chansons francophones représentent plus de 81 % de ses écoutes en France, mais seulement 41 % au Québec.

Pour Brice Armel Simeu, directeur scientifique du Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l'ère du commerce électronique (LATICCE), à l'Université du Québec à Montréal, ces chiffres renvoient à une réalité connue des chercheurs

« C'est une réalité qui est déjà connue et qui est aussi à l'origine de toute la réflexion qu'on a sur la découvrabilité des contenus francophones »

Mais il invite à élargir la réflexion au-delà des relations entre le Québec et la France, pour prendre en compte l'ensemble de la Francophonie internationale.

 

Consulter l'étude

 

 

Découvrabilité ou désirabilité : deux questions différentes

La question des algorithmes occupe une place importante dans l'analyse du Commissaire.

Les plateformes musicales proposent des contenus en fonction des préférences de leurs utilisateurs, de leurs habitudes d'écoute et de la popularité des artistes.

Ce fonctionnement peut créer un cercle difficile à briser : lorsqu'une musique est peu écoutée, elle est moins recommandée. Et lorsqu'elle est moins recommandée, elle a moins de chances de rencontrer de nouveaux publics.

Brice Armel Simeu reconnaît cette réalité. « Les systèmes algorithmiques amplifient cette réalité-là », souligne-t-il.

Mais il distingue deux problèmes : celui du positionnement des contenus québécois dans les infrastructures numériques, qui relève de la découvrabilité, et celui de leur désirabilité auprès du public.

« Le fait que les gens écoutent de la musique anglophone ne veut pas dire qu'ils n'aiment pas la musique francophone. »

Il estime toutefois qu'il faut aussi s'interroger sur la capacité des artistes et de l'industrie musicale à répondre aux goûts des auditeurs, plutôt que d'attribuer leurs difficultés aux seuls systèmes de recommandation.

La question est sensible. Comment expliquer qu'un public francophone choisisse massivement des chansons anglophones ? Est-ce uniquement une conséquence de la puissance de l'industrie américaine, ou également le signe d'une offre musicale qui ne rejoint pas suffisamment certains publics ?

Pour le chercheur, la réponse se situe probablement à plusieurs niveaux.

La puissance de l'industrie américaine tient notamment à sa capacité à produire des contenus qui rejoignent des publics culturellement très différents. La musique francophone doit, elle aussi, réfléchir à cette diversité des goûts et des références.

Et la recommandation ne se limite pas aux plateformes : le bouche-à-oreille, les échanges entre amis et les habitudes familiales continuent de jouer un rôle essentiel dans la découverte musicale.

 

La Francophonie québécoise reflète-t-elle toute sa diversité ?

C'est peut-être sur ce terrain que la réaction de Brice Armel Simeu ouvre la perspective la plus originale.

Le Québec a profondément changé au fil des décennies. Sa population s'est diversifiée, notamment avec l'arrivée de francophones issus d'Afrique, des Caraïbes, d'Europe et d'autres régions du monde.

Cette transformation se retrouve-t-elle dans l'industrie musicale, dans les politiques de soutien à la création et dans les œuvres proposées au public ?

« Le Québec est une société d'immigration aujourd'hui », rappelle le chercheur, qui insiste sur la nécessité de repenser la représentation de la Francophonie québécoise.

Pour lui, cette dernière ne peut plus être envisagée uniquement à travers les artistes francophones nés au Québec. Elle doit également intégrer les multiples expressions culturelles qui composent désormais la société québécoise.

Il pose ainsi une question rarement abordée dans les statistiques musicales : quelle est la part des artistes issus de la Francophonie africaine dans les écoutes réalisées au Québec ?

Et, plus largement, comment les musiques camerounaises, maliennes ou d'autres pays francophones sont-elles prises en compte dans la compréhension des habitudes musicales québécoises ?

Ces interrogations concernent également les mécanismes de financement de la production musicale. Si le public se transforme, les politiques culturelles et l'industrie doivent-elles évoluer pour mieux refléter ses nouvelles références ?

L'enjeu dépasse la simple promotion des artistes. Il touche à la manière dont le Québec définit aujourd'hui son identité culturelle francophone.

 

 

Comment redonner une place au français dans les écouteurs ?

L'étude du Commissaire propose sept pistes d'action qui dépassent largement la seule question technologique.

La première concerne la mise en œuvre de la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l'environnement numérique, adoptée au Québec en décembre 2025.

Cette loi doit permettre d'imposer aux plateformes certaines exigences de mise en valeur et de recommandation des contenus francophones. Son application nécessitera toutefois un travail réglementaire et, éventuellement, des ententes avec les plateformes.

Le Commissaire insiste également sur la nécessité de soutenir davantage les artistes francophones dans les genres les plus populaires, particulièrement le rap, le hip-hop et la pop. Le Québec se distingue en effet par la quasi-absence d'artistes francophones au sommet de ses palmarès. Entre 2022 et 2025, seuls les Cowboys fringants ont réussi à se hisser parmi les dix artistes les plus écoutés, en 2023.

La question n'est donc pas uniquement de produire davantage de musique, mais de permettre à certains titres de devenir de véritables succès populaires.

Le rapprochement avec la Francophonie internationale constitue une autre priorité. L'étude recommande de renforcer les collaborations entre artistes, producteurs, festivals et professionnels de l'industrie musicale des deux côtés de l'Atlantique.

À cette approche, Brice Armel Simeu ajoute la nécessité de prendre en compte l'évolution sociodémographique du Québec et la diversité des goûts musicaux de sa population. Il ne suffit pas de rendre les œuvres plus visibles. Encore faut-il comprendre pourquoi elles suscitent, ou non, l'intérêt des auditeurs.

Enfin, le Commissaire rappelle que la découverte musicale commence souvent bien avant l'utilisation des plateformes : à l'école, dans la famille, entre amis, lors des événements publics ou dans les lieux de vie quotidienne.

Il recommande notamment de développer la présence de la musique francophone dans les établissements scolaires, les installations sportives, les commerces et les espaces publics. Une exception qui n'est pas une fatalité

L'étude ne conclut pas à un manque de talent ou de créativité des artistes québécois. Elle met plutôt en évidence une combinaison de facteurs historiques, culturels, linguistiques et technologiques qui limitent leur présence dans les écoutes.

Elle comporte aussi certaines limites méthodologiques : pour le Québec, les données analysées proviennent de Spotify, Amazon Music et Tidal, et non de l'ensemble des plateformes. Elles mesurent des volumes d'écoute, sans permettre de connaître précisément le nombre ou le profil des auditeurs.

La réaction de Brice Armel Simeu apporte une autre dimension à ce constat

La découvrabilité constitue une partie de la réponse, mais elle ne peut remplacer une réflexion sur la production musicale, les préférences du public et l'évolution culturelle de la société québécoise.

À l'heure où la Francophonie cherche à renforcer sa souveraineté culturelle et numérique, une question demeure : comment faire de la diversité de la Francophonie, présente au Québec comme ailleurs dans le monde, une force capable de renouveler la création musicale et de conquérir de nouveaux publics ?

Car rendre la musique francophone disponible et visible ne suffit pas. Il faut aussi donner envie de l'écouter.

 

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