Depuis Madrid, elle aide les familles aussi bien françaises qu'espagnoles à transformer souvenirs épars et archives oubliées en récits structurés, conçus comme de véritables livres-héritage à partager au sein de la famille.


Vous n’êtes ni tout à fait généalogiste, ni seulement historien, ni uniquement écrivain. Comment définiriez-vous ce métier à la croisée des chemins ?
Je me vois comme une "restauratrice" de la mémoire. Mon métier consiste à enquêter sur des vies — souvent silencieuses ou oubliées — pour les restituer sous forme d'un récit solide et littéraire. Je ne livre pas une simple accumulation de dates ou un arbre généalogique squelettique. Je produis des livres d’histoire personnelles ou familiales sur mesure. Mon rôle est de transformer des archives froides et des souvenirs épars en une narration fluide, qui donne du sens à un parcours familial ou individuel et permet un processus de transmission.
Enquêter entre Espagne, France et dans d'autres régions du monde : l’atout du multilinguisme
Vos enquêtes traversent les frontières (Espagne, France, Italie…) et jonglent avec plusieurs langues. En quoi cette dimension internationale est-elle cruciale ?
Les familles sont rarement immobiles. Pour comprendre un parcours, il faut savoir lire un acte de baptême en latin, décrypter un dossier militaire français ou saisir la nuance d’un terme juridique espagnol. Je suis trilingue et je pense connaître et comprendre en partie les différents systèmes d’archives européens, ce qui me permet de suivre ces traces là où d’autres s’arrêteraient aux frontières. L’étude de la toponymie et des mots anciens est aussi indispensable : un nom de lieu ou de famille porte souvent en germe toute l’histoire d’une migration ou d’un enracinement.
Une telle enquête ne se fait pas en un jour. À quoi doit s'attendre le client en termes de collaboration ?
C'est un travail d'équipe. Je dis souvent : "Votre voix, ma plume". Je ne suis pas une magicienne qui sort un livre de son chapeau ; j'ai besoin de la matière première du client. Il doit être prêt à ouvrir ses greniers, à solliciter la mémoire des anciens, parfois à fédérer ses proches. C’est un investissement personnel fort. De mon côté, je m'engage sur la durée : un livre abouti demande plusieurs mois d'enquête, d'analyse et d'écriture. C'est un processus long, mais nécessaire pour atteindre la justesse.
Vous étudiez avec la même rigueur les familles nobles et les milieux populaires. Est-il plus difficile de restituer la dignité d’une "vie silencieuse" ?
C’est un défi passionnant. Avec une famille noble, les traces sont nombreuses, le risque est la redondance. Avec une famille d’ouvriers ou de paysans, le silence documentaire est la norme. Il faut alors faire parler les creux : un contrat de mariage, un dossier de conscription, un acte notarié. Reconstituer la dignité d’une vie modeste demande plus d’ingéniosité, mais la satisfaction est immense quand on parvient à redonner une épaisseur humaine à un ancêtre qui n'était qu'un nom sur une liste.
Les conflits du XXe siècle sont omniprésents dans vos travaux. Que cherchez-vous dans les dossiers militaires que la mémoire familiale a souvent oubliés ?
La mémoire familiale retient souvent la légende ou le trauma, mais rarement les faits précis. Les dossiers militaires, de captivité ou de pupille de la Nation sont des sources d'une vérité crue. Ils révèlent les déplacements, les blessures, parfois les actes de bravoure ou les moments de faiblesse. Mon rôle est de confronter cette réalité administrative au mythe familial, non pour juger, mais pour comprendre ce que ces hommes et femmes ont réellement traversé.
Le transgénérationnel sans "psychologie de comptoir"
Vous parlez de transmission sans verser dans la psychologie de comptoir. Comment faites-vous émerger le "transgénérationnel" ?
Je m'appuie sur la répétition des faits. Pas besoin de théoriser quand les archives parlent d'elles-mêmes : on voit se reproduire des choix de prénoms, des vocations, des dates anniversaires, des échecs ou des ruptures géographiques sur trois générations. La perspective psychogénéalogique, que j'intègre désormais, me permet de mettre en lumière ces résonances. Je montre les fils invisibles qui relient les vivants aux morts, simplement en disposant les preuves sur la table.
Au fond, une fois le livre imprimé, votre mission est-elle de clore le passé ou d’armer les vivants pour l’avenir ?
Les deux sont liés. On ne peut pas avancer sereinement si l'on traîne des fantômes ou des non-dits. Le livre a une vertu pacificatrice : il nomme les choses, il remet de la cohérence là où il y avait du flou. En ce sens, oui, il clôt un chapitre. Mais c'est pour mieux ouvrir le suivant. Offrir ce livre à ses descendants, c'est leur donner une boussole. Savoir d'où l'on vient est la meilleure façon de choisir librement où l'on va.
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