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THOMAS LILTI - "Les médecins de campagne ont des qualités humaines exceptionnelles"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 26 mai 2016

Thomas Lilti, réalisateur d´"Hippocrate", film qui est sorti en Espagne l´année dernière, présente maintenant son dernier travail, "Le médecin de campagne" ("Un doctor en la campiña"). Après la chronique d´initiation d´un jeune interne en milieu hospitalier, Thomas Lilti puise à nouveau dans sa propre expérience de médecin pour s´intéresser cette fois-ci aux zones rurales et au métier de médecin de campagne. Une histoire, interprétée dans le rôle principal par François Cluzet, qui est, avant tout, un bel hommage à cette profession de médecin rural, peu valorisée en général. Le film qui unit la critique sociale au romantisme contient surtout beaucoup d´optimisme. Rencontre avec Thomas Lilti à Madrid.

(photo lepetitjournal.com) Lepetitjournal.com : Pourquoi avez-vous eu l´idée de faire ce bel hommage aux médecins de campagne ?
Thomas Lilti :
Je suis médecin et j´ai pratiqué cette médecine de campagne en faisant des remplacements en France, pendant presque 4 ans. J´ai découvert une médecine que je n´avais pas du tout apprise en faisant mes études où il n´y avait pas une médecine que j´appellerai de "proximité", une forme d´artisanat où il y a besoin de connaissances scientifiques mais qui n´est pas une médecine de pointe. En même temps elle demande des qualités humaines assez exceptionnelles qui ne sont pas données à tout le monde, à tous les médecins. Moi, par exemple, à un moment donné, j´ai trouvé cette pratique assez difficile. Et, c´est vrai que ça a été le point de départ. C´est à partir de cette expérience que j´ai nourri ce film. Et, il y avait, comme vous l´avez très bien dit, une volonté de rendre hommage aux médecins en général et particulièrement à ces médecins de campagne, qui sont en voie de disparition un peu partout en Europe, en France, en Espagne?

Quelles sont les plus grandes difficultés que rencontrent les médecins ruraux?
A mon avis, c´est l´isolement. En France, on utilise beaucoup le terme de "déserts médicaux" mais ces déserts ne touchent pas seulement les médecins mais aussi les écoles, la poste, les services publics, les commerces? Donc, le médecin, il se retrouve souvent seul. Il est un des derniers piliers de la vie en campagne. Pour un jeune médecin, s´installer à la campagne, c´est un sacrifice énorme, c´est-à-dire que va faire le conjoint, quel métier s´il n´y a pas d´activité? Les enfants iront-ils à l´école s´il n´y a pas d´écoles ouvertes ? Quels copains auront-ils s´il n´y a personne ? C´est ça la grande difficulté de la médecine de campagne. C´est la dimension sociale de la vie privée. Après, la pratique médicale à la campagne, elle demande des compétences assez incroyables parce qu´il faut être disponible un peu tout le temps, on connaît tout le monde, toutes les générations. On est beaucoup plus qu´un médecin ! On est un confident, on est un assistant social, un ami, un peu psy? Tout ça fait que ça demande un champ de compétences très large et ça fait toute la beauté du métier et toutes les difficultés.

Pourquoi la réaction de François Cluzet est-elle si hostile face à la femme médecin qui arrive?
Il y a plusieurs choses. D´abord, il y a le fait que c´est un homme qui a tout sacrifié pour la médecine et surtout sa vie de famille (on voit qu´il avait une femme qui est partie, qu´il ne voit pratiquement pas son fils?). C´est un homme qui est à la fois immensément tourné vers ses patients, très empathique et en même temps, il s´est renfermé sur lui-même. C´est tout un paradoxe. C´est ce qui fait la complexité mais aussi l´intérêt du personnage. Cette femme qui arrive, c´est une chance inouïe pour lui. Le problème c´est que d´une part, il vient d´apprendre qu´il est malade et il ne veut pas qu´elle découvre sa maladie. Ça l´inquiète. Je pense qu´il a envie de la tester. Il ne croit pas à cette femme qui débarque et veut être médecin de campagne. Et puis, surtout, pour un médecin c´est compliqué la transmission. Il pense : qui est cette personne qui va venir s´occuper de mes malades à moi ? Ça fait trente ans que je m´occupe d´eux et il y a quelqu´un qui va venir à ma place ? Ça, c´est quelque chose de très difficile, voire insupportable pour les médecins. Lui, il a ce petit blocage, cette petite jalousie au début. Il pense que ce sont ses malades à lui seulement. Petit à petit, il va accepter et il verra qu´elle a des qualités que lui n´a pas.

Il y a une scène très belle du film où Jean-Pierre dit à sa pupille qu´il faut surtout écouter les patients.
Oui, j´ai remarqué que les médecins coupent la parole, souvent, trop. Quand on est étudiant en médecine, on apprend que l´écoute, c´est la qualité principale du médecin. Écoutons et le patient va nous apprendre des choses sur lui et donc, il va nous orienter et peut-être il sait déjà lui-même de quoi il est malade.

Dans "Hippocrate" et dans "Le médecin de campagne" vous faites une certaine critique de la médecine.
Je crois que je suis lucide. La médecine a les mêmes problèmes que dans d´autres métiers : on trouve des gens bien, des gens moins bons?On trouve un système qui parfois est très lourd. Dans "Hippocrate", le film était assez violent sur le système hospitalier. Pour "Le médecin de campagne", le film est toujours un film critique et engagé en disant qu´il y a des dysfonctionnements majeurs, que personne ne trouve des solutions à la désertification médicale mais que peut-être qu´il faut regarder les choses en face. Peut-être qu´il y a un problème dans la formation des médecins, peut-être qu´on ne sait pas les sélectionner en première année, peut-être qu´on ne fait pas bien les choses?Mais autant "Hippocrate" était dur envers certains médecins et certaines pratiques médicales, autant, ici, le film est très optimiste et très humaniste. C´est un hommage au métier de médecin. C´est dire aussi combien ce métier est difficile et combien ce métier est noble, quand il est pratiqué par des gens bien, ce qui est souvent le cas. C´est un métier incroyablement beau et c´est ça ce que le personnage de François Cluzet incarne. C´est un film moins "comédie" qu´ "Hippocrate" et pourtant beaucoup plus optimiste. Là, on sort du film et on se dit : "si j´ai la chance de tomber sur un médecin comme ça, c´est quand même incroyable !".

Comment s´est passé le travail avec François Cluzet ?
Super ! Je l´aimais énormément comme acteur. Je lui ai proposé le rôle parce que c´est quelqu´un qui, selon moi, dégage énormément d´humanité, très tourné vers les autres, altruiste et en même temps, comme le personnage, assez secret. Il a aussi une colère en lui, une révolte et il est en contact avec les problèmes des gens. Ce n´est pas un acteur qui vit déconnecté de la réalité. Ça c´était indispensable. Après, dans le travail, c´est quelqu´un de très investi. Il s´est attaché à incarner ce personnage, qu´est Jean-Pierre, le médecin de campagne.

Un médecin qui est en plus malade dans l´histoire, ce qui montre une certaine faiblesse qui est très bien reflétée dans le film.
Oui, il y avait l´envie de raconter le médecin malade. Ça c´est quelque chose de très particulier. On sait que les médecins ont beaucoup de mal à avouer leur maladie. Quand on va voir un médecin, on n´imagine pas que peut-être il est plus malade que nous.

Vous allez continuer à parler de la médecine dans vos prochains films ?
Pas directement mais il y aura des problématiques communes. Mon prochain film sera un peu la continuation de celui-ci mais les personnages ne seront pas des médecins. Il y aura quand même un lien. Je vais commencer à m´en éloigner de mon histoire personnelle dans la médecine.

A propos de ça, comment êtes-vous devenu cinéaste au lieu de continuer à exercer la médecine?
Vous savez, ça c´est mystérieux. J´ai toujours voulu faire du cinéma mais j´ai eu envie de faire de la médecine aussi. Je pense que le cinéma est éloigné de tout et en, même temps, proche de tout. Pour les vocations artistiques, rien n´y prépare et, puis, tout le rend possible. En tout cas, je ne saurais pas trop expliquer mon parcours.

Le film sort vendredi 27 mai dans les salles espagnoles

Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 26 mai 2016


Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com

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Publié le 25 mai 2016, mis à jour le 26 mai 2016
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