

Les Goya ont corroboré une réalité criante de vérité : "La isla mínima", polar andalou réalisé par le Sévillan Alberto Rodriguez, est le meilleur film espagnol de 2014. Après les Prix José María Forqué (donnés par les producteurs espagnols), les Feroz (journalistes spécialisés de cinéma) et les CEC (Cercle d´Ecrivains Cinématographiques) où le film de Rodríguez a remporté les prix principaux, il est évident que l´unanimité fait loi. Cette année, la cérémonie des Goya a été plus amusante, plus optimiste (2014 est considérée une année extraordinaire pour le cinéma espagnol) et un peu moins revendicative. La soirée a bénéficié de la présence de Pedro Almodovar et d´Antonio Banderas (Goya d´Honneur) ainsi que de l´Ambassadeur de France en Espagne, M. Jérôme Bonnafont, parmi le public.
Une année spectaculaire pour le cinéma espagnol
Le cinéma espagnol a encaissé, en 2014, plus de 130 millions d´euros. Il a apporté plus de 27 millions d´euros de TVA aux caisses de l´Etat et 20 millions de spectateurs se sont déplacés dans les salles pour voir des films espagnols. Comme a dit le présentateur de la cérémonie, l´acteur Dani Rovira, protagoniste du grand carton de l´année, "8 apellidos vascos" (10 millions de spectateurs) : "cette année, le cinéma espagnol a aidé l´Etat, tandis qu´auparavant, c´était ce dernier qui aidait le cinéma". Mais, si les problèmes persistent (TVA à 21%, manque de subventions de l´Etat au cinéma?), quelles sont les raisons de cette année exceptionnelle ?
Les films espagnols qui ont fait le plus d´argent et les plus primés
Fondamentalement, il faut chercher les causes chez quatre films qui ont battu tous les records. Tout d´abord "8 apellidos vascos" d´Emilio Martínez-Lázaro a été le plus grand succès de l´année et le film espagnol le plus vu de tous les temps en Espagne. C´est une satire amusante, mais un peu simplette, sur le contraste culturel entre le Pays-Basque espagnol et l´Andalousie. Le film a remporté le Goya au meilleur rôle secondaire masculin (Karra Elejalde), au meilleur rôle secondaire féminin (Carmen Machi) et au meilleur acteur dans un premier rôle (Dani Rovira, présentateur de la cérémonie). Autre film qui a bien marché : "Torrente 5 : Operación Eurovegas" de Santiago Segura, un film très commercial, ignoré, à juste titre, par les prix cinématographiques et les bonnes critiques, qui a attiré, incroyablement, beaucoup de spectateurs dans les salles.
| Les moments revendicatifs de la soirée - La cérémonie des Goya, à laquelle assistait le ministre de la Culture Espagnole, Juan Ignacio Wert (un des responsables de la hausse de la TVA à 21%), a débuté avec une chanson espagnole des années 60, interprétée par des acteurs de différentes générations, intitulée "Resistiré" ("Je résisterai")... Allusion à la situation actuelle du cinéma espagnol ? - Le présentateur de la cérémonie, Dani Rovira, a imploré le Ministre : "Enamórate de nosotros" ("Tombe amoureux de nous"). - Enrique González Macho, président de l´Académie du Cinéma, et propriétaire des salles Renoir a déclaré : "Il est temps qu´on nous baisse la TVA !" - González Macho a remercié l´Ambassadeur de France en Espagne de sa présence et de son amitié. Il en a alors profité pour signaler, par contraste avec la situation espagnole : "Vous représentez un modèle cinématographique global car votre cinéma se voit sur toute la planète. Pour vous, le cinéma est une affaire d´Etat et il est fondamental pour votre culture". - Pedro Almodovar en saluant, sur scène, ses collègues cinéastes a voulu préciser : "Je salue tous mes amis du cinéma mais vous, monsieur Wert, vous n´êtes inclu ni dans la culture ni dans le cinéma espagnol". |
Si ces deux films ont été des cartons mais sans avoir beaucoup de prétentions artistiques ("Torrente 5" infiniment moins que "8 apellidos vascos"), deux ?uvres ont su réunir l´aspect commercial et la qualité cinématographique. "El niño" de Daniel Monzon, un film d´action trépidant et très bien tourné, raconte une histoire de dealers dans le détroit de Gibraltar, entre Algesiras et le Maroc. Aux Goya, il a obtenu les prix de la meilleure direction de production, du meilleur son, des effets spéciaux et de la meilleure chanson originale. "El niño" aurait pu avoir plus de récompenses mais son rivale, un film un peu dans la même lignée, était trop fort. Il s´agit de "La isla mínima", le meilleur film de l´année pour tous les secteurs professionnels du cinéma espagnol. C´est un polar semé d´action et de suspense qui se déroule au début des années 80, en Espagne, dans la campagne sévillane. Un moment difficile où l´Espagne initie son chemin vers la démocratie et la liberté mais où persistent des îles de sous-développement, d´injustice et de brutalité, comme on le découvre dans le long métrage d´Alberto Rodriguez. Le film est une excellente et courageuse approche sociale et critique d´une société rurale andalouse qui était alors bien loin des modernités des grandes villes espagnoles du moment. "La isla mínima" a remporté dix Goya. Parmi eux, les plus importants comme meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original, meilleur acteur principal, meilleure musique ou meilleure photographie.
"El niño" et "La isla mínima" sont deux long métrages spectaculaires qui démontrent que le cinéma espagnol peut attirer des millions de spectateurs au cinéma en ayant soin de maintenir une qualité impeccable.
Les perdants des Goya
Deux films qui étaient aussi nominés dans plusieurs catégories mais qui n´ont pas eu la même chance sont "Magical Girl" de Carlos Vermut et "Loreak" de José María Goenaga et Jon Garaño (cette dernière tournée en basque). Il s´agit de deux ?uvres ayant des budgets inférieurs à ceux de "El niño" et de "La isla mínima", qui ont été appuyées financièrement par les grandes chaînes de télévisions, comme Tele 5 et Antena 3, respectivement. Etant des films plus "petit", les possibilités pour faire de grandes campagnes de marketing et attirer les spectateurs aux salles se voient réduites. Ce qui n´empêche pas de dire que "Magical Girl" et "Loreak" sont deux films d´auteur extrêmement originaux et personnels qui ont eu leur juste place dans les nominations des Goya. Tandis que "Loreak" (Fleurs, en basque) est partie avec les mains vides, "Magical Girl" a remporté le Goya à la meilleure actrice (Barbara Lennie).
"Relatos salvajes", une coproduction hispano-argentine (produite en Espagne par Pedro Almodovar), nominée aussi dans plusieurs catégories, n´a eu que le prix au meilleur film ibéro américain. Et, pourtant, c´est l'un des films les plus puissants de l´année, traçant une critique sociale remarquable. "Qu´est-ce qu´on a fait au bon dieu ?" de Philippe de Chauveron, nominé dans la catégorie au meilleur film européen n´a pas pu lutter contre l´extraordinaire "Ida" de Pavel Pawlikowski (qui va surement obtenir, dans quelques semaines, l´Oscar au meilleur film en langue étrangère 2014 pour la Pologne).
Goya d´Honneur à Antonio Banderas
La cérémonie a eu son moment d´émotion avec le Goya d´Honneur, destiné, cette année, à l´acteur espagnol le plus international, Antonio Banderas. C´est Pedro Almodovar avec lequel il a travaillé dans plusieurs films comme "Matador", "La loi du désir" ou "Femmes au bord de la crise de nerfs", entre autres, qui le lui a remis, en remarquant que triompher en dehors de ses propres frontières est toujours très difficile. C´est justement le cas d´Antonio Banderas, connu internationalement. L´acteur a fait un discours émouvant où il a déclaré qu´il devait tout au cinéma car pour lui "jouer est essentiel". Et d'ajouter : "Ma profession permet cela en restant un enfant éternel". Il a fait, de même, allusion à l´importance de la culture comme la seule manière de savoir ce que nous sommes et de comprendre pourquoi nous sommes arrivés là où nous nous trouvons: "La culture et l´art sont les meilleures façons de comprendre le monde". Finalement, Banderas a rendu un sensible hommage à la Culture espagnole. Il s´est référé à Picasso (né à Malaga comme lui), à Cervantès, à Buñuel, à Saura et à beaucoup d´autres intellectuels et artistes responsables de l´immense patrimoine culturel qui constitue l´Espagne, sa "terre d´origine" qu'il n'a jamais oublié, "même si j´étais à des milliers de kilomètres".
Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Vendredi 13 février 2015
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com







