En quelques jours, entre 50.000 et 60.000 migrants ont rejoint Ceuta depuis le Maroc. Alors que le bilan atteint 67 morts, retour sur les origines, les enjeux et les conséquences d'une crise qui secoue l'Espagne et l'Union européenne.


En quelques heures, la frontière de Ceuta a été submergée. Entre 50.000 et 60.000 personnes ont rejoint l’enclave espagnole depuis le Maroc, à pied, par les rochers ou à la nage. Le bilan atteint désormais 67 morts, tandis que Madrid installe une barrière flottante et tente de contenir une crise qui a rapidement débordé jusqu’à Bruxelles.
Ils sont arrivés par milliers, souvent très jeunes. Des hommes pour la plupart, mais aussi des adolescents, longeant la plage, escaladant les rochers ou se jetant à l’eau depuis Fnideq, la ville marocaine qui jouxte Ceuta.
Encore limité au début de la semaine, le mouvement a brusquement changé d’échelle jeudi 30 juillet. En vingt-quatre heures, près de 50.000 personnes auraient pénétré dans l’enclave espagnole, peuplée de seulement 84.000 habitants. Certaines estimations locales avancent même le chiffre de 60.000 entrées sur l’ensemble de la crise. Une arrivée sans précédent récent en Espagne, cinq fois plus importante que celle de mai 2021.
67 morts dans la traversée
Le bilan provisoire est particulièrement lourd. Samedi matin, les autorités espagnoles faisaient état de 67 morts, principalement des personnes noyées en tentant de contourner la frontière par la mer. D’autres victimes seraient mortes dans des mouvements de foule.
De nombreux migrants ont tenté la traversée à la nage, parfois sans équipement et dans une zone exposée aux courants du détroit de Gibraltar. Pendant les heures les plus critiques, les forces de sécurité espagnoles, largement débordées, se sont concentrées sur le sauvetage des personnes en difficulté et la prise en charge des blessés.
La situation s’est toutefois calmée dans la nuit de vendredi à samedi. Aucune nouvelle entrée massive n’a été signalée et les accès à la frontière ont été sécurisés du côté marocain.
Plus de 48.000 personnes déjà reparties au Maroc
La grande majorité des personnes entrées à Ceuta n’y sont restées que quelques heures. Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, plus de 48.000 migrants avaient déjà regagné le Maroc vendredi soir.
Certains ont été reconduits à la frontière. D’autres sont repartis d’eux-mêmes face à la saturation complète de la ville, à la fermeture des commerces et à l’absence de nourriture ou d’hébergement. À Fnideq, des milliers de personnes ont ensuite été embarquées dans des autocars à destination de Tanger, Tétouan, Casablanca ou d’autres régions du royaume.
Les autorités espagnoles insistent sur le fait qu’aucun des migrants entrés à Ceuta n’a rejoint la péninsule ou un autre pays européen. Ceuta ne fait pas pleinement partie de l’espace Schengen : tout déplacement vers l’Espagne continentale demeure soumis à un contrôle d’identité et à une autorisation spécifique.
Une barrière flottante longue de 500 mètres
Pour empêcher de nouvelles arrivées par la mer, l’Espagne a commencé samedi matin à installer une barrière flottante le long de la digue du Tarajal, à la frontière entre Ceuta et le Maroc.
La structure doit s’étendre sur environ 500 mètres. Elle dépasse de 30 à 70 centimètres au-dessus de l’eau et s’enfonce jusqu’à un mètre sous la surface. Une première ligne de bouées ancrées, fournies par la marine espagnole, complète le dispositif. Un passage doit rester libre entre les deux installations afin que les embarcations de la Garde civile puissent surveiller la zone et intervenir en cas de tentative de franchissement ou de noyade.
Cette barrière répond également à un problème juridique. Dans un arrêt rendu le 8 juillet, la Cour suprême espagnole a estimé que les « retours à chaud » ne pouvaient pas s’appliquer aux personnes arrivant à la nage, puisqu’elles ne franchissaient aucun dispositif physique de contention, comme une clôture. Le gouvernement espère donc que l’installation d’une limite matérielle en mer permettra de considérer juridiquement cette zone comme une véritable frontière. Une réforme de la législation sur les étrangers est également à l’étude.
Une fausse promesse de « papiers pour tous »
L’origine exacte de cette arrivée massive reste encore incertaine. Selon Madrid et Rabat, des réseaux criminels auraient diffusé sur les réseaux sociaux une interprétation mensongère de l’arrêt de la Cour suprême.
Des messages affirmaient que la frontière était ouverte, que les personnes arrivant à Ceuta par la mer ne pourraient plus être renvoyées ou qu’elles recevraient automatiquement des papiers en règle. Une rumeur particulièrement virale auprès de la jeunesse marocaine.
Le gouvernement espagnol assure que les personnes entrées irrégulièrement le 30 juillet ne pourront bénéficier d’aucune régularisation. Fernando Grande-Marlaska a de nouveau attribué la crise aux « mafias qui trafiquent avec des êtres humains ».
Mais pour de nombreux observateurs, une simple rumeur numérique ne suffit pas à expliquer comment des dizaines de milliers de personnes ont pu atteindre presque simultanément la frontière.
La passivité initiale du Maroc en question
Plusieurs témoignages, vidéos et récits de journalistes présents sur place montrent que les forces de sécurité marocaines sont restées largement passives pendant une partie de la journée de jeudi.
Des agents auraient laissé passer des milliers de personnes en direction de la plage et de la digue du Tarajal, avant de reprendre le contrôle des accès vendredi matin à l’aide de gaz lacrymogènes et de canons à eau.
Le gouvernement marocain rejette néanmoins toute responsabilité. Son ambassadrice en Espagne, Karima Benyaich, accuse exclusivement les réseaux de passeurs et met en avant la « collaboration exemplaire » entre Rabat et Madrid.
Le gouvernement espagnol suit pour l’instant la même ligne. En déplacement à Ceuta, Pedro Sánchez a salué une communication « constante, fluide et très raisonnable » avec le Maroc. Samedi, Fernando Grande-Marlaska a encore qualifié Rabat de « partenaire absolument fiable », assurant que le royaume ne représentait « aucune menace » pour l’Espagne.
Cette version officielle n’efface pourtant pas les interrogations. Sans la passivité initiale des autorités marocaines, reconnaissent plusieurs sources gouvernementales citées par la presse espagnole, une entrée d’une telle ampleur aurait été impossible.
Madrid reconnaît avoir été pris de court
L’exécutif espagnol admet également ne pas avoir anticipé la crise. « Si nous avions eu l’information, 50.000 personnes ne seraient pas entrées en vingt-quatre heures », a reconnu un haut responsable gouvernemental auprès d’El País.
Des signaux existaient pourtant. Entre le 29 juin et le 12 juillet, environ 500 tentatives de traversée à la nage avaient été enregistrées à Ceuta et Melilla. Elles étaient passées à 1.300 entre le 13 et le 26 juillet.
Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, avait lui aussi alerté Madrid sur les conséquences possibles de la récente décision de la Cour suprême. Mais au même moment, le gouvernement concentrait son attention sur les gigantesques incendies de Madrid, d’Ávila et de Tolède, qui avaient entraîné l’évacuation ou le confinement de dizaines de milliers de personnes.
Fernando Grande-Marlaska a démenti samedi l’existence d’un rapport des services secrets annonçant précisément l’arrivée massive du 30 juillet. D’autres médias espagnols affirment au contraire que des notes de renseignement avaient signalé une possible crise autour de la fête du Trône marocain. À ce stade, ces versions contradictoires ne permettent pas de déterminer précisément ce que savait l’exécutif avant jeudi.
Un nouveau bras de fer entre Madrid et Rabat ?
Cette crise intervient dans un contexte diplomatique sensible. Le 20 juillet, Pedro Sánchez s’est rendu en Algérie, grand rival régional du Maroc et principal soutien du Front Polisario au Sahara occidental.
Plusieurs analystes envisagent donc que la soudaine baisse de la surveillance marocaine ait pu constituer un message adressé à Madrid. D’autres évoquent les discussions européennes sur Gibraltar, un projet espagnol facilitant l’accès à la nationalité des Sahraouis ou encore les rivalités autour de l’organisation de la Coupe du monde 2030.
Aucune de ces hypothèses n’est pour l’instant démontrée. L’épisode rappelle cependant celui de mai 2021. Près de 10.000 personnes avaient alors rejoint Ceuta après l’hospitalisation en Espagne, sous une fausse identité, du chef du Front Polisario, Brahim Ghali. Le Maroc avait à l’époque relâché ses contrôles frontaliers en pleine crise diplomatique avec Madrid.
Les relations entre les deux pays s’étaient ensuite améliorées après le soutien de Pedro Sánchez au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental. La crise actuelle montre combien cet équilibre demeure fragile.
L’affaire provoque une crise au sein de l’Europe
Les images de Ceuta ont rapidement dépassé les frontières espagnoles. L’Italie a annoncé des contrôles renforcés pour les voyageurs non européens arrivant depuis l’Espagne et a défendu une suspension de la coopération Schengen avec Madrid.
La Finlande et le Danemark ont soutenu la demande italienne d’un débat européen. Avec plusieurs autres pays, ils mettent en cause la politique espagnole de régularisation des étrangers sans papiers, qu’ils accusent de créer un « appel d’air ».
Le gouvernement espagnol rappelle quant à lui que les autorisations délivrées en Espagne ne donnent pas automatiquement le droit de travailler dans les autres États membres et qu’aucun migrant arrivé à Ceuta n’a pénétré dans l’espace Schengen.
En France, les effectifs policiers et militaires déployés à la frontière espagnole ont néanmoins été multipliés par cinq. Le Portugal a également renforcé les contrôles terrestres et maritimes dans le sud du pays.
Pedro Sánchez a répliqué samedi dans une lettre adressée aux dirigeants des institutions européennes. Le Premier ministre espagnol dénonce une attitude « égoïste, polarisante et illégale » de la part de certains gouvernements de l’Union. Selon lui, ces réactions sont motivées par « les préjugés, les fausses informations, l’ignorance ou des intérêts politiques ». Il réclame désormais une réunion extraordinaire des ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept.
Fernando Grande-Marlaska a lui aussi attaqué frontalement l’Italie, accusée d’avoir « la mémoire très courte » après avoir bénéficié de la solidarité européenne lors des arrivées massives sur l’île de Lampedusa.
Sur le terrain, le calme est progressivement revenu. Mais derrière les barbelés et les nouvelles bouées du Tarajal, aucune des questions de fond n’a disparu : ni le désespoir d’une partie de la jeunesse marocaine, ni la dépendance européenne envers Rabat pour contrôler ses frontières, ni les tensions diplomatiques qui entourent Ceuta. La frontière est de nouveau fermée. La crise, elle, est loin d’être terminée.
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