Victor Fairén Le Lay est le petit-fils d´Albert Le Lay, un héros méconnu, agent de la Résistance, qui sauva pendant la 2ème guerre mondiale des centaines de juifs. Il est venu à Madrid présenter "Le roi de Canfranc", un documentaire que l´on peut voir actuellement au cinéma, sur la vie de son aïeul. Albert Le Lay, né à Brest, était chef de douane de la gare ferroviaire de Canfranc (province de Huesca, région d´Aragon) pendant les années 40. Un n?ud stratégique entre la France et l´Espagne, au milieu des Pyrénées, qui servait à faire passer des marchandises (du fer, du wolfram) de l´Espagne franquiste à l´Allemagne nazie. Dans le sens inverse, Le Lay avec ses qualités d´humanité, courage et solidarité luttait pour un monde meilleur au service de la Résistance, en sauvant de nombreuses personnes qui fuyaient de l´horreur nazie. Un intéressant exemple d´une action de résistance pendant la guerre.
Lepetitjournal.com : Parlez-nous du rôle de votre grand-père dans la Résistance ?
Victor Fairén Le Lay (Photo lepetitjournal.com) : Mon grand-père se chargeait d´organiser le "trafic" de personnes, de documents et de matériels, qui se faisait à travers Canfranc. Le trafic se faisait dans les deux sens et il devait organiser le réseau du côté français et aussi du côté espagnol. L´information qu´arrivait à recueillir la Résistance était envoyée, généralement en microfilms, à Pau, puis de Pau à Oloron et grand-père remettait le document à son réseau espagnol, qui plus tard s'organisait pour envoyer le tout soit à l´ambassade anglaise à Madrid soit à l´américaine. Dans le sens inverse, la même chose. Quand c´était des gens qui devaient passer en France, des aviateurs, des résistants qui devaient rejoindre Londres, on passait tout dans des sacs de courrier, ou derrière des fausses cloisons que l´on construisait dans les wagons? En même temps, il fallait être ami avec les autorités de Vichy. Il fallait faire semblant d´être le fidèle fonctionnaire qui était un enthousiaste du Maréchal. Il fallait être bien, aussi, avec les autorités espagnoles et avec la population. Donc, c´était le charme, l´imagination? : toutes les qualités qu´avait mon grand-père qui a réussi à tenir le coup pendant presque trois ans, jusqu´au jour où la Gestapo a découvert toute cette histoire et est venue l´arrêter en septembre 1943. Mais il a pu fuir et il est parti à Alger, où il a eu d´autres missions.
Quelles ont été les motivations de votre grand-père pour faire toutes ces actions ?
D´abord, il y eut sa personnalité qui lui permettait de faire ça. Il y avait aussi la personnalité de ma grand-mère qui était un soutien ferme. Elle était un vrai rocher et avait beaucoup plus de sang-froid que mon grand-père. Ce n´était pas la personne publique mais la personne qui était à l´arrière. Sans elle, les choses n´auraient pas été comme elles ont été. Mon grand-père était un fervent nationaliste français, mais pas de l´absurde. Il aimait la France mais ceci n´arrivait pas à exclure qu´il aimât aussi l´Espagne ou les Etats-Unis, par exemple. Il savait mettre en valeur chaque chose mais il aimait la France et sa Bretagne. Il n´a pas accepté l´Armistice. Il a trouvé ça honteux. Il pensait que même si tu perds une bataille ou plusieurs, tu dois tenir. Les Nazis, pour lui, étaient une horreur. C´était une humiliation. Pas seulement une défaite mais une défaite aux mains de personnages comme les Nazis ! La honte a été aggravée quand il a su que c´était Pétain qui dirigeait la France vaincue. Alors, il a dit "non" et il s´est demandé : "Qu´est-ce que je dois faire ? ". "Le seul qui semble continuer c´est De Gaulle, donc je m´en vais à Londres". Et on lui a dit : "Non, il vaut mieux que tu restes à Canfranc. Tu seras plus utile là-bas".
Dans la France occupée, quelle a été la place des collaborateurs et des résistants ?
Oh là là ! On a beau dire qu´on a tourné la page mais toutes ces blessures n´ont pas cicatrisé en France encore. Il y avait les collaborateurs actifs, les résistants actifs et il y avait la grande masse de la population avec toute une gamme : depuis l´indifférent jusqu´au profiteur passant par celui, qui venant des bas-fonds, a trouvé sa survie en intégrant la milice ou en allant combattre en Allemagne sans trop y croire. Ce qui a eu beaucoup, c´est de l´indifférence. Les résistants étaient peu, les vrais collaborateurs étaient très peu aussi, le reste de la population c´est comme toujours. Les vrais acteurs dans les grands évènements de l´Histoire sont peu. Les autres suivent comme un troupeau de brebis : on s´incline, on voit sa tranquillité ou on regarde autre part.
La gare de Canfranc connut un moment de gloire pendant la 2e guerre mondiale. Malheureusement, aujourd´hui elle est abandonnée et en ruines. Que pensez-vous que La France et l´Espagne devraient faire à ce sujet ?
Du point de vue de l´intérêt du Patrimoine, de la gare proprement dite, ça ne concerne que l´Espagne puisqu´elle est en territoire espagnol, quoique les accords n´ont jamais été dénoncés. En principe, si c´est comme ça, il devrait y avoir encore une partie de juridiction française mais, bon, les Français ne veulent pas. Il y a aussi l´intérêt historique que revendiquent essentiellement les Espagnols et après il y a l´aspect économique. Ce dernier ne favorise pas la réouverture de Canfranc comme gare ferroviaire, car elle est située très haut, à 1.200 mètres, alors qu´elle ne devrait pas dépasser les 800. Quand vous pensez à un trafic de marchandises (l´aspect économique), vous pouvez, par exemple, faire passer par Irun un train de 2.000 - 2.500 tonnes alors que par Canfranc, vous avez besoin de deux machines pour traîner un train de 400 tonnes. Vous devriez refaire la voie tant du côté espagnol comme du côté français et prévoir un tunnel beaucoup plus bas. Ça serait un investissement fou qui d´ailleurs maintenant n´a pas d´intérêt. Par contre, on peut toujours en profiter pour faire un train touristique, on peut revaloriser la gare en lui donnant d´autres fonctions comme servir de musée, de palais de congrès, faire un petit hôtel? Il faudrait trouver un investisseur privé qui soit intéressé à faire quelque chose là. L´investissement public n'aura pas lieu. Avant 40 - 45, la gare était ruineuse économiquement. Elle a vécu son moment de gloire pendant la guerre, vu que c´était un point caché mais après, son rôle de gare est fini.
En quoi les valeurs d´Albert Le Lay, comme la solidarité, le courage, l´engagement, qu´on voit dans "Le roi de Canfranc", peuvent-ils changer les esprits ?
Je crois que ceux qui sont pas convaincus de ces valeurs vont continuer à l´être indépendamment de mon grand-père et ceux qui ne sont pas convaincus ne vont pas l´être à cause d´un film. Ce que ça peut faire ce documentaire, par contre, c´est réveiller l´intérêt d´une part sur Canfranc pour ce qui ne le connaissent pas et d´autre part, pour ce qui s´est passé à Canfranc.
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Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com
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