A l´occasion de la sortie en Espagne de "La profesora de historia" ("Les héritiers") de Marie-Castille Mention-Schaar, Ariane Ascaride, protagoniste de l´histoire, est venue à Madrid pour participer à la promotion du film. L´actrice et compagne de Robert Guédiguian, avec lequel elle a tourné quelque uns des meilleurs long-métrages du cinéma français des dernières années, comme "Marius et Jeannette", "Marie-Jo et ses deux amours" ou "Les neiges du Kilimandjaro" est une femme extraordinaire. Sympathique, chaleureuse et profondément drôle, Ariane Ascaride est aussi une personne engagée socialement, sensible et intelligente. A Madrid, elle nous a parlé du film, de l´importance de l´école, de sa carrière et de sa vie.
Lepetitjournal.com : Pourquoi avez-vous choisi de faire "Les héritiers" ?
Ariane Ascaride (photo A Contracorriente) : D´abord parce que c´était tiré d´une histoire vraie : j´ai trouvé ce professeur absolument formidable. Et puis ce que ça racontait, pour moi, c´était très important. Qu´est-ce qu´on peut faire aujourd´hui, dans une classe, dans un lycée français et spécialement, dans une de ces classes de laquelle on dit qu´on ne pourra rien tirer parce que les mômes qui y sont ne sont pas des bons éléments ? Et finalement, qu´est-ce que ce professeur arrive à faire avec cette classe ! Il y a eu aussi le fait de les présenter à un concours qui, à mon sens, est important. Je ne savais même pas qu´il existait? Je me suis dit : ce sont des choses comme ça qu´il faut faire ! Aujourd´hui, il est fondamental que tous les jeunes gens qui vivent en France sachent quelle est l´histoire de leur pays. Il faut que l´école soit un endroit d´intégration, et non pas un lieu d´exclusion. Ça m´apportait de dire, à travers ce personnage-là, qu´il y a des professeurs absolument remarquables qui arrivent à faire des choses extraordinaires avec leurs élèves.
Pensez-vous que c´est difficile de motiver les élèves ?
Non. Je pense que ce n´est pas si difficile que ça. Il faut juste leur dire qu´on a confiance en eux? Mais avoir confiance ça veut aussi dire être exigeant. Réapprendre aux mômes à leur dire : "Si j´ai de l´exigence pour toi, c´est parce que je pense que tu en es capable". Le problème, c´est qu´il faut repenser toute l´école, et notamment la formation des professeurs. A mon sens, il faudrait que ce soit des professeurs ayant minimum 20 ans d´expérience, qui aillent dans des lycées ou des collèges qui sont dans des zones sensibles, parce qu´ils ont les outils pour le faire. Mais ce n´est pas ça ce qui se passe. Très souvent, on voit des jeunes professeurs qui se retrouvent face à des mômes qui ont pratiquement leur âge. Comment voulez-vous qu´un garçon qui a 17 ans, respecte sans fin une gamine qui débute comme prof à 24 ans ? On peut y arriver, mais il faut donner la formation nécessaire à ces professeurs.
Croyez-vous que l´école soit une étape fondamentale pour promouvoir l´intégration sociale et pour que la France fasse honneur à sa devise "liberté, égalité, fraternité" ?
Sans aucun doute. Sans l´école, on est foutus ! Il faut recommencer à penser l´école à partir du plus petit. Moi aussi je suis issue de l´émigration [Ariane Ascaride est d´origine italienne] mais ma génération, quand on arrivait à l´école, on était des Français. On avait des cours d´éducation civique mais avant tout on était tous considérés comme des enfants de la France. C´était l´école de la France. Aujourd´hui je pense que cela a un peu bougé. Il faut remettre les choses, que les gamins, à partir de 5 ans, on les prenne tous pareil. Que quand ils rentrent chez eux, ils pratiquent une religion, une autre culture, certes. Mais quand ils rentrent à l´intérieur de l´école, ce sont tous les mêmes. Et il faut rééduquer les parents aussi. Mais pour cela, il faut qu´ils aient tous du travail. Voilà ! Je trouve que ces jeunes gens sont très courageux. Ils ont 18 ans dans une époque de crise, extrêmement épouvantable, où les repères ne cessent d´être fluctuants. Il faut aider tout le monde à retrouver ses repères, à remettre ses pieds dans ses chaussures. Il faut aider ces jeunes gens. Il faut ! Un enfant, il n´a jamais rien demandé. A nous de prendre nos responsabilités !
Parlez-nous de votre carrière : vous faites des films avec votre mari Robert Guédiguian mais vous avez aussi une carrière plus indépendante. Est-ce qu´il y a beaucoup de différences entre travailler avec ou sans votre mari ?
J´ai fait beaucoup de films avec mon mari, j´ai fait beaucoup de théâtre et je fais d´autres films sans mon mari. En ce qui concerne les différences, oui il y en a. Si vous voulez, quand je travaille avec Robert, on ne se parle pas. On ne se dit rien. Mais ce n´est pas qu´avec moi : avec Jean-Pierre Darroussin, c´est pareil. Sans le faire exprès, nous avons inventé une certaine manière de travailler qui ne passe pas par le langage. Robert Guédiguian n´est pas du tout un metteur en scène qui va expliquer aux acteurs ce qu´ils ont à faire. Pour la bonne raison qu´il pense que les acteurs savent ce qu´ils ont à faire. Après, à partir du scénario tel qu´il est écrit, on va faire des propositions et lui, il va accepter ou non. C´est une manière de travailler qui est très gratifiante, parce qu'elle affirme qu´un acteur est un auteur dans les propositions qu´il peut faire. Après, je dois dire que j´ai toujours énormément de plaisir à travailler avec les autres réalisateurs, mais aussi parce que je choisis. Et, moi, de toute façon, je suis au service des personnes pour qui je travaille. Je vais aller dans le sens que le metteur en scène ou la réalisatrice va proposer. Je n´ai aucun besoin de faire une performance. La virtuosité, c´est rien. Au bout de quelques années, tout le monde y arrive. Ça n´a aucun intérêt. Ce qui est important, c´est de donner vie à un personnage, et surtout pas de ramener le personnage à soi. Avec Marie-Castille, qui est quelqu´un de précis et d´exigeant, j´ai eu beaucoup de plaisir à travailler.
Dans "Les héritiers", est-ce que vous avez eu des difficultés à travailler avec des adolescents qui ne sont pas des acteurs professionnels ?
Ça a été formidable. C´est vrai que le premier jour, j´ai eu très peur. Moi, j´ai été très mauvaise, parce que eux, ils avaient tous cet espèce de naturel. On a même recommencé la journée de tournage.Il y en avait qui étaient des jeunes acteurs qui avaient quitté l´école récemment et d´autres qui étaient encore au lycée. Ils arrivaient chargés de tout ce background de l´école. Après, il y a eu un lien génial. Ils me portaient et je les portais.
En effet, votre interprétation d´une professeure est géniale. On dirait que vous avez fait ça toute votre vie.
Il y a des professeurs qui m´ont dit ça en France. Mais c´est aussi parce qu´on avait créé ce très bon rapport entre eux et moi, et aussi avec Marie-Castille. Ils ont énormément travaillé. Il faisait très chaud, c´était très fatigant mais ils ont été magnifiques. Les jeunes acteurs me disaient : "Mais qu´est-ce que je pourrais faire ?". Alors, je leur racontais des trucs, je leur parlais de quand j´étais une jeune comédienne. C´est un film, mais c´est aussi une histoire de vie.
Que représente l´Espagne pour vous ?
Vous savez, je me sens toujours très bien en Espagne. Et, surtout, l´Espagne est le premier pays qui a reconnu le travail qu´on fait. C´est très tôt, avant tout le monde, les Espagnols ont vu ce qu´on faisait et l'ont reconnu. Que ce soit le festival de Saint-Sébastien ou celui de Valladolid, moi, j´ai toujours une pensée très émue pour l´Espagne parce que les Espagnols nous ont accompagné plus tôt que les Français. J´ai eu, ici, des prix avec "Marius et Jeanette", "La ville est tranquille". Donc je suis très contente quand je suis en Espagne. C´est très amusant parce que les Espagnols savent comment est la France. Dans une certaine mesure, on est, depuis Marseille, plus proches de l'Espagne que du reste de la France. Les Espagnols ont compris plus vite ce que Robert faisait. Je vous assure que c´est arrivé à un moment où ça lui a fait beaucoup de bien. Je serais toujours redevable de ça. Les Espagnols l'ont sorti du désespoir !
Qu´est-ce que vous faites actuellement ?
Je suis en train de faire du théâtre à Paris. Je fais un spectacle avec un chorégraphe et une écrivaine qui s´appelle Marie Desplechin, la s?ur du réalisateur Arnaud Desplechin, qui écrit de la littérature jeunesse. Nous faisons, depuis 5 ans, un spectacle que nous remodifions. Ça s´appelle "Touché par les fées". Au départ, c´est le festival d´Avignon qui m´avait passé une commande pour faire un spectacle et je ne savais pas quoi faire du tout. Je leur ai dit : "Je peux voler" et il m´ont regarder avec des yeux un peu comme ça... "Mais, madame Ascaride, voler ? Mais, on n´a pas les infrastructures?". J´ai dit : "Ecoutez, moi, je suis la fille de Peter Pan, je veux voler parce je veux jouer Puck dans ?Le songe d´une nuit d´été' de Shakespeare". Et, à partir de là, on a écrit un spectacle où je raconte pourquoi je suis la mieux placée pour jouer Puck. C´est de l´humour et pas de l´humour et, en même temps, je parle de mon amour de Shakespeare et du théâtre. Je parle de ma famille, de mes origines. "Touché par les fées" est une traduction française d´un mot du dialecte provençal qui est "fada". On dit souvent en France "tu es fada", mais les gens ne savent pas que fada veut dire "touché par les fées".
Et vos projets au cinéma ?
Au cinéma, nous avons fait un nouveau film avec Robert Guédiguian qui sortira à la rentrée et récemment, j´ai tourné en Italie. C´était un très beau cadeau que de pouvoir jouer en italien. C´était comme si je fermais la boucle. C´était chouette. Mes grands-parents étaient partis, moi je rentrais. C´est pour ça que sur "Les héritiers", je sais exactement ce que c´est, ce sentiment d´émigration. Aujourd´hui, c´est beaucoup plus difficile qu´avant mais n´empêche que je l´ai connu. On vous regarde et on vous dit : "Quand même vous avez une drôle de gueule. Vous n´êtes pas vraiment française".
Sortie du film "Les héritiers" ("La profesora de Historia") : le 15 mai
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com







