Édition internationale

ASSUMPTA SERNA - "Paris est une très belle ville mais un peu mélancolique si on n´a personne pour la partager"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 9 février 2018

Avant Carmen Maura ou Victoria Abril, l´actrice Assumpta Serna (Barcelone, 1957) débarquait en France pendant les années 80. Elle y fit du théâtre, du cinéma, et vécu à Paris durant presque une décennie. Assumpta Serna est une des actrices espagnoles les plus internationales du monde cinématographique. Elle a tourné  dans de nombreux pays d´Europe et d´Amérique. L´actrice a travaillé avec les plus grands réalisateurs espagnols, tels Carlos Saura et Pedro Almodovar, avec lequel, elle a tourné “Matador”. Polyglotte et cosmopolite, elle a touché au cinéma, au théâtre et à la télévision, avec des feuilletons comme l´américain “Falcon Crest” ou “Borgia” (ce dernier sortira prochainement sur la chaîne espagnole, Tele 5). A Madrid, elle a même fondé une école de formation d´acteurs, la Fundación First Team, située dans le quartier du rastro (marché aux puces) madrilène. Assumpta Serna nous parle de son parcours français.

assumpta serna
Lepetitjournal.com : A quel moment  êtes-vous partie en France?
Assumpta Serna (Photo lepetitjournal.com) : Depuis mes vingt et quelques années jusqu´à 45 ans, c´est-à-dire pendant presque 20 ans, mon ambition était de découvrir des choses à l´étranger. J´avais la curiosité de connaître d´autres pays, d´autres cultures, d´autres industries cinématographiques… Des aspects que je ne pouvais pas apprendre chez moi. Mon premier pas fut vers la France. Venant de la Catalogne, c´était logique. Il faut dire qu´on a beaucoup d´influence française. Je me suis donc installée à Paris où j´ai eu pendant longtemps un appartement à Neuilly.

Parlez-nous de vos débuts comme actrice en France.
Ma première coproduction a été avec la France. Le film a été tourné au Portugal. On faisait beaucoup de coproductions, vers le début des années 80, entre Français et Espagnols, au Portugal parce que c’était moins cher et que c´était près. J´ai tourné beaucoup de films. Six, je crois. A Paris, j´avais un appartement et la première chose que j’ai fait comme actrice a été au Théâtre de L´Odéon. C´était une comédie en français mais d´un auteur italien, Alberto Moravia. D´ailleurs, les gens pensaient que j´étais italienne plutôt qu´espagnole à cause de ce rôle, que j´ai fait pendant des mois et qui a eu beaucoup de succès.

Vous avez tourné "Matador" avec Almodovar en 1986. Est-ce que le film a eu du succès en France ?
C´est curieux mais, quand je suis arrivée à Paris, vers 1985, Almodovar n´était pas connu en France comme il l´est maintenant. J´ai une anecdote à ce sujet. Une présentation du film s´est organisée en France pour des critiques et des gens qui étaient curieux de connaître qui était cet Almodovar. Quand ils ont vu le film, ils n´ont pas aimé du tout ! Un critique de cinéma très célèbre m´a dit: “Mais qu´est-ce que tu fais, Assunta?  C´est la fin de ta carrière!”. Après, les américains ont acheté les droits du film et à partir de là, il a commencé à être reconnu en France.

Comment était votre vie à Paris ?
A Paris, je conserve encore mon agent. Je ne saurais pas dire quelque chose sur la France en général mais Paris a été une ville un peu spéciale pour moi. Peut-être que l´endroit où j´étais, à Neuilly, n´était pas un endroit assez vivant. J´ai conservé cet appartement pendant plus de dix ans parce que je trouvais que c´était bien d´être près de l´industrie française. Mais le quartier ne correspondait pas beaucoup à ma personnalité. J´ai un peu souffert de ça. Par ailleurs, c´était magnifique, avec le Bois de Boulogne ! En plus, j´ai rencontré des gens très intéressants, mais cette époque je l’ai toujours associée à un problème animique difficile parce que j´étais avec une personne française qui était mariée. C´était dur d´être la maîtresse, bien que la société française assume bien cela. Mais, venant d´Espagne, ça me choquait encore que cela fut si normal et accepté. Je me suis retrouvé dans une société où les apparences étaient presque plus intéressantes que ce que les gens pensaient. Peut-être que si j´avais habité au quartier de la Bastille, au lieu de Neuilly… Quand je pense à Paris, j´éprouve une sensation de mélancolie : c´était froid, gris… J´ai eu la même sensation à Londres quand j´ai essayé de vivre là-bas. Ce sont des villes dures à vivre. Moi, je viens de Barcelone, qui est beaucoup plus douce, plus méditerranéenne… Après, Los Angeles a été formidable pour moi : toujours le soleil, la mer. C´est pour ça que quand je vais à Paris, j´essaie d’y être peu de temps, pour que la mélancolie ne me prenne pas ! C´est une ville si belle que si tu ne la partages pas bien avec quelqu´un, tu as une sensation de plus grande solitude. Pour moi, Paris est un petit peu synonyme de solitude. C´est vrai aussi que c´est une ville culturellement très vibrante. Mais je ne m’y suis jamais totalement adaptée. Une chose qui m´a surpris, toujours là-bas, c´est la quantité de femmes que j´ai vu en train de pleurer dans les rues. Elles étaient tristes, elles étaient dures et elles n´avaient pas confiance les unes dans les autres.

Quels sont les films que vous avez tourné en France?
J´ai fait des films qui n´étaient pas mal comme “Citron givré” avec Didier Kaminka et Richard Anconina. Au sud de la France, j´ai tourné “Ravie” de Vincent Lombard. J´ai travaillé dans le feuilleton de télévision “Nana” de Zola, dirigé par Edouard Molinaro. Une des personnes avec lesquelles je me suis le plus amusée en travaillant a été Jacques Baillon, avec qui j´ai travaillé dans la pièce de l´Odéon.

Quelles personnes côtoyiez-vous en France ?
Je me souviens de la période où j´étais en France et où Carmen Maura n´était pas encore connue là-bas. Elle me disait : "Toi, va-t-en et laisses moi l’Espagne, à moi toute seule". C´est fou comment les choses changent ! Je me rappelle aussi de Victoria Abril qui était déjà un peu connue en France. Parmi mes amitiés françaises, je garde un très bon souvenir de Juliette Binoche qui a emprunté ma voiture pendant deux ans parce que j´étais hors de Paris. L´acteur François-Eric Gendron était un merveilleux ami avec lequel j´ai aussi travaillé. Le réalisateur Pierre Jolivet était aussi mon ami. D´ailleurs, maintenant, j´ai travaillé dans le feuilleton de TV “Borgia” avec son fils. Tout ça c´était plus ou moins mon univers français. J´ai aussi des anecdotes curieuses qui me s’ont arrivées en France. Je me souviens qu´un jour celui qui était alors l´attaché culturel de France en Espagne, une des personnes qui m´ont aidé le plus à m´introduire en France et qui était exceptionnel, m´a dit: “Tu dois connaître quelqu´un en qui j´ai une grande confiance, Gérard Gaumont.” Je suis partie le voir et juste quand je venais de m´assoir, il me dit :"Alors, tu es espagnole toi! Alors, toi, tu es nue dans les films!”. J´étais horrifiée, je n´ai rien compris et je suis revenue vers “mon” attaché en lui disant "Quelle horreur ce qui m´est arrivé !". Maintenant, j’en ris mais à l’époque…

Vous êtes l’une des actrices espagnoles les plus internationales. Pourquoi avez-vous toujours eu ce désir de tout connaître, de vivre ailleurs, ce goût du voyage ?
C´est quelque chose qui me vient de ma famille. Ma mère, à 82 ans, a écrit un livre de voyages qui s´intitulait “Voyager c´est vivre”, où elle expliquait l´histoire de mon grand-père. Ce dernier est allé à Cuba, en France… Cette idée de prendre toujours un moyen de transport lointain a été une des priorités de ma vie. Ma mère me disait que j´ai hérité des voyages, de la curiosité, du besoin d´apprendre. Quand j´étais petite, j´ai voyagé avec mes parents, par exemple à Moscou, à Paris… C´est vrai aussi qu´il y a eu des périodes où j´ai trop voyagé, de 28 à 38 ans. Quand j´étais petite, je pensais déjà : “Mais comment peut-on mourir et ne pas avoir été en Australie, au Nouvelle-Zélande, par exemple…” Pour moi, connaître d´autres cultures a toujours été un motif d´enthousiasme.

Vous parlez quatre langues. Est-ce que cela vous a aidé à tourner dans le monde ?
J´ai commencé par apprendre le français, après le portugais, l´anglais et finalement l´italien. Pour moi, c´était important de parler la langue des films que je tournais. Quand j´ai fait “Dulces horas” (“Doux moments du passé”) de Saura, je l´ai vu en français, doublé, et je me suis dit: “Comment on a pu me mettre cette voix !” J´ai alors crée une clause dans mes contrats (après en Amérique on l´a appelé la clause Assumpta Serna) qui faisait que ceux qui savaient plus de deux langues, avaient le droit de se doubler eux-mêmes. Beaucoup d´acteurs américains l´ont introduit dans leurs contrats. Je trouvais nul qu´on prenne une autre voix alors que je pouvais le faire moi-même et qu’on pouvait justifier l´accent, à un moment donné, par exemple. En Espagne, les gens ne sont pas très habitués à voir les films en version originale mais tu vas à Paris ou à Londres et très souvent, on n’admet pas le doublage. J´aimerais encore apprendre l´allemand, le russe, le japonais, mais je crains que je n´aurai pas assez de temps pour tout faire!

Vous avez tourné récemment le feuilleton de télévision européen “Borgia”. Quels projets avez-vous encore ?
J´ai des projets de théâtre, surtout de théâtre classique. Je l´aime beaucoup mais il faut que je crois fermement au projet. J´aime que la pièce soit apte à différents publics. Le théâtre est la raison première pour laquelle je fais ce métier. Au cinéma, tu t´engages seulement 2 ou 3 mois de ta vie, mais au théâtre, tu peux passer un an, et si tu ne l´aimes pas, ça peut peser. J´ai besoin de pouvoir défendre le texte. Je n´aime pas les acteurs fonctionnaires. C´est contradictoire avec l´essence de l´acteur. L´interprétation doit avoir quelque chose de spécial. Malheureusement, avec ma fondation de formation d´acteurs, je n´ai pas toujours tant de temps.

Propos recueillis par Carmen PI9NEDA (www.lepetitjournal.com) Jeudi 14 avril 2014
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Publié le 17 avril 2014, mis à jour le 9 février 2018