Le 7 janvier 2025, le réalisateur français Patrick Taulère a perdu sa maison et tout ce qu'elle contenait dans le terrible incendie de Pacific Palisades, à Los Angeles. Un an plus tard, pour Lepetitjournal.com, il évoque le souvenir de ces objets perdus et parfois retrouvés dans les cendres, témoins d'une vie de rencontres hors-normes, de la Catalogne à Hollywood.


Quand Patrick Taulère s’est réveillé, ce 7 janvier 2025, c’était un matin comme les autres. Du moins il le croyait. En sortant pour promener Léo, le Yorkshire terrier de la famille, il remarqua bien une fumée noire au loin, mais à une distance suffisante pour ne pas s’affoler. Deux heures plus tard, il sortit pour jeter un œil et cette fois, la fumée noire s’était épaissie et s’était rapprochée, il pouvait même apercevoir des flammes à quelques pâtés de maisons de là. C’est alors qu’il reçut un avis d’évacuation sur son téléphone.
Ce n’était pas la première fois qu’il devait évacuer. Tous les ans, Pacific Palisades est menacé par les incendies qui se déclarent généralement à Malibu, la localité voisine. Ce Catalan né à Perpignan, réalisateur pour le cinéma et la télévision, installé aux États-Unis depuis 1977, le savait quand il avait acheté sa maison dans les collines il y avait déjà 36 ans. Une maison qui lui rappelait sa Catalogne natale, avec la mer et les montagnes avoisinantes. Et la présence d’une caserne de pompiers trois rues plus loin offrait un gage de sécurité. « Les ordres d’évacuation, c’est un peu comme crier au loup : on les reçoit tous les ans, mais les habitants savent qu’après deux ou trois jours ils peuvent revenir à leur maison et reprendre une vie normale », explique-t-il.

Mais cette fois, des vents violents, cumulés avec un corps de sapeurs-pompiers qui manquait de camions à la suite de coupes budgétaires et un réservoir d’eau vide en haut des collines pour cause de réparation, se réunirent pour créer un cocktail explosif auquel personne ne s’attendait. « Ce matin-là, ma femme Donna et moi pensions toujours que l’ordre d’évacuation était ‘par précaution’ et nous avons quitté la maison avec très peu de choses », se souvient le réalisateur. Patrick Taulère étant aussi collectionneur, il lui était de toute façon difficile de choisir quoi emporter.
La boîte d'une bobine de film signée par Orson Welles
« J’ai tout de même pris au hasard un souvenir qui m’était très cher, la boîte d’une bobine de film signée par Orson Welles. » Il connaissait le metteur-en-scène légendaire pour avoir suivi ses séminaires quand il étudiait le cinéma à l’Art Center de Pasadena, pas longtemps après son arrivée aux États-Unis. Petite anecdote : au moment de signer, Orson Welles s’apprêtait à écrire « Good luck » mais il le corrigea : en France, dans le milieu du spectacle, on dit « merde » pour souhaiter bonne chance. C’est ainsi qu’Orson Welles précéda son autographe du fameux mot de Cambronne. Et bien sûr, ils emmenèrent avec eux Léo, le chien, mais aussi Sweetie, la perruche, dans sa cage et Buzz, le poisson rouge, dans son bocal.

Ayant trouvé refuge chez leur fille, loin de la zone ravagée par les incendies, ils durent prendre leur mal en patience. C’est en regardant une vidéo prise par un voisin qui, bravant les interdits, avait filmé leur rue qui commençait à brûler, que Patrick Taulère verra soudain avec horreur son garage – derrière lequel était son bureau – tomber sous l’emprise des flammes. La maison principale suivra le même sort et il fallait alors se rendre à l’évidence : tous leurs biens étaient perdus.
Des centaines de cassettes vidéo, des albums photo, des oeuvres d'art et des scénarios originaux perdus dans les flammes
Adieu aux centaines de cassettes vidéo des projets sur lesquels il avait travaillé, aux films d’enfance en 8 mm qu’il avait tournés quand ses parents lui avaient offert une caméra pour ses sept ans, et aux albums de photos, dont celles de son mariage, à l’époque sur pellicule. Disparues aussi les œuvres d’art acquises au cours des trente dernières années, les collections de souvenirs du cinéma que le réalisateur conservait précieusement, comme ce scénario original signé par John Huston, ou encore ce poster signé par une quarantaine de grands metteurs en scène dont Steven Spielberg, Woody Allen, Louis Malle et Robert Wise. Perdu aussi ce pictogramme de la copie de travail personnelle du film de Stanley Kubrick, « 2001 Odyssée de l’Espace » ou encore cette feuille de papier où Serge Gainsbourg avait écrit les paroles de « Love on the Beat » avec au bas de la page sa signature, apparemment paraphée d’une main tremblotante. Patrick Taulère a perdu les originaux, irremplaçables, mais il lui en reste les photos.

Et puis il y a eu les miracles : le feu a mystérieusement épargné, par chance, la maison voisine de ses beaux-parents (94 et 97 ans), coincés chez eux, sans électricité ni téléphone. Patrick Taulère, qui ne perd jamais son sens de l’humour, a alors dit à sa belle-mère, une fois les frayeurs passées : « Vous auriez au moins bénéficié d'une crémation gratuite ! » Ce à quoi la belle-mère a rétorqué : « Non, car j’avais déjà prépayé notre crémation ! » Autres miracles : lors d’une visite de la maison réduite à un tas de cendres, une fois les incendies contenus, Patrick Taulère s’apercevra que tout était calciné, y compris ses récompenses, trophées et Emmys, pourtant en métal. « C’est comme si une bombe atomique avait explosé. Il ne restait plus rien... » Rien sauf, enfouis sous les cendres, quelques objets qui, bizarrement, avaient résisté.
Le pommeau d'une canne de Salvador Dali retrouvé sous les cendres
C’est ainsi que Patrick retrouvera une plaque de rue du 17e arrondissement passablement ondulée, qui dit « Rue des Dames ». « Pas celles qui font le pied de grue le soir », précise Patrick, « mais les dames d’un couvent, maintenant disparu ». Autres objets miraculeusement retrouvés : trois boules de pétanque, un peu noircies ; une collection de pièces de monnaie rares, dont un louis d’or et une pièce qui date de l’Empire romain et qui a survécu à 2000 ans d’histoire ; les montres de gousset et les médailles de son grand-père, elles aussi noircies. Mais la trouvaille qui a fait le plus plaisir au Français, c’est le pommeau d’une des cannes de Salvador Dali, Catalan lui-même qui venait parfois manger à l’hôtel-restaurant que ses parents avaient au Perthus, près de la frontière espagnole. Le petit Patrick, qui avait quatre ans à l’époque, disait alors à Dali : « Moi, je dessine mieux que toi ! » Et Patrick Taulère de conclure : « C’est sans doute pour ça que Dali détestait les enfants ! » En somme, un pommeau de canne qui ramène bien des souvenirs.
Aujourd’hui, un an après les incendies destructeurs, le Français est sur le point de reconstruire, les permis venant juste d’être octroyés par la ville de Los Angeles, avec des clauses draconiennes pour limiter au maximum l’impact qu’aurait un autre feu à l’avenir. Il se rappelle qu’au moment où tout partait en flammes « l’esprit fait un blocage, comme pour se protéger », mais maintenant, avec le recul, il s’aperçoit que les objets perdus ont une énorme valeur sentimentale. Phénomène intéressant : il rêve parfois qu’il visite la maison qui n’existe plus et ouvre des tiroirs pour tomber sur des objets dont il ne se rappelait même pas. « Mon subconscient, lui, n’a pas oublié. » Pourtant, ce dont il se souvient le plus, c’est l’incroyable soutien inconditionnel de la famille mais aussi des inconnus et des communautés qui se sont mobilisées pour aider les victimes des incendies : « Ça donne espoir que l’être humain a bon fond et que c’est dans les circonstances exceptionnelles que les gens sont les plus étonnants. » Comme quoi, il y a toujours du positif, même dans les pires tragédies.
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