Dans le calme majestueux des Rocheuses, à Colorado Springs, le campus de la United States Air Force Academy (USAFA) s’étend comme un écrin de modernité et de rigueur scientifique. C’est là qu’enseigne Guillaume L’Her, chercheur franco-américain spécialisé dans les systèmes de propulsion nucléaire pour la NASA. Rencontre.


Avec ses laboratoires ultramodernes et sa chapelle futuriste, la US Air Force Academy, haut lieu de formation des futurs officiers, incarne l’équilibre parfait entre tradition militaire et innovation scientifique. Un cadre idéal pour un esprit curieux et ambitieux comme celui de Guillaume L’Her. Originaire de Bretagne, le Français n’a pas grandi dans une famille de scientifiques - son père est gendarme et sa mère infirmière. Pourtant, dès le lycée, la passion des chiffres et des sciences s’éveille grâce à un professeur de mathématiques inspirant.
Après une classe préparatoire scientifique à Paris, il poursuit ses études à l’Université Paris-Saclay, où il découvre la physique nucléaire. Un an d’échange à Austin, au Texas, marque le début d’une fascination pour les États-Unis : un choc culturel à l’âge de 20 ans, mais surtout une ouverture sur des opportunités professionnelles et personnelles qui vont transformer sa vie.

De retour en France, Guillaume L’Her travaille chez EDF à Lyon entre 2016 et 2022, avant de suivre sa femme aux États-Unis pour s’installer au Colorado, où il obtient son doctorat à la Colorado School of Mines. Depuis six mois, il est professeur à la USAFA, spécialisé dans les systèmes de propulsion nucléaire pour la NASA, un poste qui l’exempte des éventuels shutdowns fédéraux et le plonge au cœur de projets pionniers.
De la recherche académique à la collaboration spatiale
À la Colorado School of Mines, Guillaume L’Her a mené des recherches de pointe sur les Small Modular Reactors (SMR) et l’analyse de risques géopolitiques et énergétiques. Son travail, publié dans la revue Nature Energy, combine études géospatiales et considérations politiques pour déterminer où ces réacteurs pourraient être utiles, notamment dans les pays en développement.
En parallèle, il collabore aujourd’hui avec la NASA sur le projet DRACO, une initiative ambitieuse visant à démontrer la propulsion nucléaire en orbite. Son rôle : vérifier la sécurité et la faisabilité technique de la mission, en analysant chaque risque possible, une responsabilité inédite et protégée dans le cadre militaire. Pour lui, l’interaction entre énergie nucléaire et intelligence artificielle est particulièrement fascinante : « L’avenir du nucléaire peut dépendre de l’IA, mais l’IA elle-même n’a pas besoin du nucléaire », précise-t-il avec pragmatisme.
Entre innovation, startups et équilibre personnel
En 2021, Guillaume l’Her a cofondé Terra Analytics, une startup spécialisée dans l’analyse de risques géopolitiques et environnementaux pour les implantations minières. Bien qu’il soit moins actif depuis son arrivée à la USAFA, ce projet illustre son esprit entrepreneurial et sa capacité à lier science, technologie et applications concrètes. Entre horaires très exigeants et vie familiale - ses enfants sont scolarisées à la Global Village Academy -, lui et sa femme ont récemment fait appel à une jeune fille au pair pour mieux gérer l’équilibre travail-famille. La semaine de notre rencontre, le Consul général de France, Adrien Frier visitait cette école pour le renouvellement du label "FrancÉducation" (lire l’article ici).

Guillaume L’Her distingue clairement l’approche américaine et française du nucléaire. Aux États-Unis, le secteur est marqué par l’initiative privée, les startups et l’investissement de milliardaires - Bill Gates et TerraPower sont cités en exemple -. En France, EDF domine le paysage, laissant moins de place aux innovations indépendantes. Selon lui, le nucléaire restera limité dans la transition énergétique mondiale des 100 prochaines années, principalement en raison de l’essor rapide du solaire, de l’éolien et des batteries. Cependant, il souligne l’importance de conserver les compétences nucléaires pour les situations où elles pourraient devenir indispensables.
Un mentor et un pédagogue
Au-delà de ses recherches, le Français se passionne pour l’enseignement. À l’USAFA, il encadre exclusivement des cadettes, c’est-à-dire des étudiantes officiers en formation pour intégrer l’Air Force ou la Space Force. Il apprécie la rigueur et l’honnêteté de cet environnement militaire, ainsi que la liberté relative dans la manière d’organiser son enseignement, tout en maintenant un curriculum exigeant et équitable.
Pour les jeunes Français qui aspirent à la recherche aux États-Unis, il recommande de suivre une classe préparatoire afin de se préparer à la pression académique du niveau supérieur, ainsi qu’au moins un an d’études à l’étranger et un stage de quelques mois dans une entreprise américaine. Il explique : « Aux USA, on te suit de très près dans les études, mais au travail, on te dit : surprends-nous », ce qui illustre la différence avec la France, où le suivi reste plus important dans le monde professionnel.
Un regard optimiste mais réaliste sur la transition énergétique
Quand on l’interroge sur la transition énergétique, Guillaume L’Her conclut sur une note nuancée : « Ça dépend des jours, parfois je suis optimiste, parfois je ne le suis pas. Pour les pays en développement, le nucléaire peut coexister avec les énergies renouvelables, mais cela nécessite de changer certaines habitudes et de payer le prix de la transition. » Ainsi se dessine le portrait d’un chercheur à la fois pragmatique et visionnaire, profondément ancré dans la science nucléaire, mais attentif aux enjeux humains, environnementaux et géopolitiques. Guillaume L’Her incarne cette nouvelle génération de scientifiques franco-américains qui façonnent la recherche spatiale et énergétique tout en gardant un pied dans la réalité quotidienne et familiale.
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