Une île qui grandit toute seule, une déesse qui n'annonce jamais ses horaires, des tortues plus détendues que vous en vacances, et un serveur qui offre la glace du dessert : bienvenue sur la « Big Island », la grande sœur turbulente de l'archipel hawaïen. Carnet de bord d'un reportage où même le volcan a voulu être de la partie, signé Claude Budin-Juteau.


Il y a des îles qui posent tranquillement pour la photo. La « Big Island », elle, préfère bouger. Avec ses 10,400 km², c'est la plus grande d'Hawaï — et elle continue de grandir, grâce aux débordements de lave d’un volcan qui souffre périodiquement d’insomnies bruyantes.
Cinq volcans, tous les climats
Née de cinq volcans (un sixième pousse actuellement sous l'eau, parce qu'une seule île ne suffit jamais), l'endroit offre en une seule journée de route un désert de lave noire, une forêt tropicale dégoulinante, des prairies à bétail et, tout en haut du Mauna Kea (4,207 m), de la neige.

Un peu d'histoire, express : peuplée par des voyageurs polynésiens il y a plus de mille ans, l'île a vu naître Kamehameha Ier, unificateur du royaume d'Hawaï, avant l'annexion américaine à la fin du XIXème siècle. On en sent encore la mémoire à chaque heiau (temple ancien) croisé sur la route.
Masque et tuba obligatoires
À Kahalu'u Beach Park, près de Kailua-Kona, les poissons tropicaux donnent l'impression d'avoir été invité à une fête avec buffet style « all you can eat ». Juste à côté, Hōnaunau Beach jouxte le Pu'uhonua o Hōnaunau, un ancien « lieu de refuge » : dans l'Hawaï ancien, enfreindre une loi sacrée pouvait coûter la vie — sauf en atteignant ce sanctuaire à temps, où un prêtre accordait l'absolution. Une case « sortie de prison gratuite » plusieurs siècles avant le Monopoly.

Sur Punalu'u, la plage de sable noir, les tortues vertes se prélassent avec un aplomb royal, superbement indifférentes aux smartphones braqués sur elles. Wailea Beach, plus discrète, complète le tableau pour qui préfère son farniente sans file d'attente.
En bateau, direction Kealakekua Bay, alias « Captain Cook's Bay » : c'est ici que l'explorateur britannique accosta en 1778, avant d'y mourir lors d'une altercation liée au vol d’une chaloupe en 1779. Un obélisque marque encore l'endroit, un petit bout de terrain toujours britannique, techniquement. Kiholo Bay, elle, se mérite à pied sur la lave, mais récompense par une baie sauvage et un étang alimenté par des sources sous-marines.
Du café, et un guide venu de très loin
À Kona, nous visitons une plantation, Rising Kona Farm, guidé par Bryce, un Américain de l'Utah tombé amoureux du café hawaïen au point d'en faire son métier. Cerise de café cueillie à la main, séchage, torréfaction : on repart avec un sac de grains et la ferme intention de ne plus jamais râler sur le prix du café en rayon. Côté restaurants, Huggo's On the Rocks, nous avons les pieds presque dans le sable, un détail qui transforme un bon dîner en très bon souvenir. Autre adresse recommandée : l'Aloha Vibes Bar, où Casey conseille les plats du jour avec ce calme typiquement hawaïen qui donne l'impression que même le service n'est jamais pressé.
Le clou du spectacle : une déesse pas très ponctuelle
Nous nous rendons sur la côte est de la Grande Ile au hasard le 27 juin dernier, jour où le Kīlauea a décidé, sans crier gare, de déclencher un nouvel épisode de fontaines de lave — sept heures d'activité, des jets atteignant jusqu’à 300 mètres de hauteur. Un timing parfait pour un spectacle son et lumière impressionnant qui procure une sensation particulière : celle d'assister, en direct, à la création du monde.
Car c'est toute la particularité du volcan : personne, pas même les volcanologues qui le surveillent en continu, ne peut dire à l'avance quand il se réveillera. Pour les habitants, cette imprévisibilité porte un nom : Pele, déesse du feu et créatrice de ces terres, toujours considérée comme bien vivante. On lui parle au présent, on évite de repartir avec une roche volcanique — la fameuse « malédiction de Pele » fait toujours recette, au point que le bureau de poste du parc reçoit chaque année des colis de touristes penauds renvoyant leur souvenir accompagné d'excuses. Voir la lueur orange le soir, entendre le grondement sourd : rien de tout cela ne tient vraiment dans une photo. Notre appareil a fait de son mieux. Le reste restera gravé ailleurs que sur une carte mémoire.

La « Big Island » ne cherche à séduire personne à tout prix. Elle est brute, capricieuse, et visiblement pas pressée de se stabiliser géologiquement — et c'est précisément pour ça qu'on en revient différent : on y a croisé des tortues centenaires, bu le meilleur café de sa vie, marché sur une terre plus jeune que soi, et vu, l'espace de quelques heures, une déesse rappeler à tout le monde qui commande vraiment ici.
C.B.J.
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