Arrivé au Royaume-Uni en 2010 dans le cadre de ses études, Michaël Vidon, professeur et slameur, a finalement décidé de s’y installer. D’abord prédestiné à une carrière juridique, sa passion pour le slam l’a poussé à s’intégrer à cette communauté, et à partager son univers multilinguistique avec ses élèves.


Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J'ai d’abord étudié à Nanterre, où j’ai obtenu un master bilingue en Droit. En parallèle de mes études, je me rendais régulièrement sur la scène Culture Rapide à Belleville. C’est un lieu très populaire dans le milieu du slam car on y trouve chaque année le slam national et la coupe du monde. Je me rappelle avoir participé à l’organisation de la coupe du monde de 2010, durant laquelle j’avais surtitré en français les poèmes de plusieurs compétiteurs, dont celui du gagnant Ian Keteku. Ma traduction s’affichait au-dessus d’eux pendant leur performance, c’était passionnant. Le réel enjeu était de réussir à traduire tous leurs jeux de mots, car les expressions sont très différentes selon les pays et les langues !
La dernière année de mon master se tenait à Reading, près de Londres. Sur place j’ai voulu continuer la poésie, et j’ai donc créé ma propre scène de stand. Toute une communauté s’est formée depuis, et je suis resté au Royaume-Uni après mes études. Pendant deux ans, j’ai fait des petits boulots tout en commençant à enseigner la poésie dans les écoles. En 2014, j’ai finalement repris mes études à l’université de Londres, et j’ai commencé à travailler sur la poésie multilingue.
Il y a tout un monde derrière le slam, il existe une coupe du monde, mais aussi des nationales, dont j’ai d’ailleurs été finaliste en France en 2010.
Comment définiriez-vous le slam ?
En France, il y a cet abus de langage qui confond le slam et le spoken word. En réalité, le slam est une compétition de poésie orale, qui se déroule généralement dans les bars et qui est délimitée par des règles : chaque performance dure trois minutes maximum et les classements se font par le biais d’un jury qui attribue des scores allant de 1 à 10. Sa création date des années 1980, une époque où l’on souhaitait rendre la poésie plus accessible à tous, et surtout plus amusante. C’était une occasion de pouvoir s’émanciper des récitals poétiques très monotones. Il y a tout un monde derrière le slam, il existe une coupe du monde, mais aussi des nationales, dont j’ai d’ailleurs été finaliste en France en 2010.
Quels sont vos sujets d’inspiration ?
Étonnamment, je ne lis que très peu de poésie, mais surtout des romans. J’aime beaucoup ceux de François Bégaudeau, un ancien professeur devenu écrivain, et ceux de Virginie Despentes. Leur aisance pour décrire la vie de chacun sans artifice me fascine, je trouve leurs portraits très réalistes.
Je puise aussi mes influences auprès de la communauté anglaise du “spoken word”. Je pense notamment à Steve Larkin, le fondateur du slam Hammer & Tongue en Angleterre ou encore à Rob Auton qui est un homme très drôle, et très pince sans rire.
Le multilinguisme me permet d’exprimer ma personnalité et ma culture dans son entièreté

Vous dites être fasciné par le multilinguisme, est-ce que vous voyez cela comme un apport supplémentaire dans votre art ?
Je trouve un réel sens dans ce multilinguisme car ma personnalité est double, cela me permet d’exprimer ma personnalité et ma culture dans son entièreté. Cela est aussi un moyen d’élargir le champ du vocabulaire qui s’offre à moi, car certaines expressions ne sont pas forcément traduisibles dans un sens comme dans l’autre.
Pour être honnête, je n’écrivais qu’en anglais quand je suis arrivé au Royaume-Uni car mon public était majoritairement anglophone. Ce n’est que récemment que j’ai décidé d’exploiter les ressources de la langue française, en traduisant des strophes et des poèmes. Il y a peu j’ai réécris la Cigale et la Fourmi, en mélangeant anglais et français, tout en créant parfois des rimes entre les deux langues.
On peut penser à tort que la poésie est trop compliquée pour les enfants, comment peuvent-ils l'appréhender même à un jeune âge ?
Les enfants sont terrifiés à l'idée d'étudier ou même d'écrire de la poésie parce qu'ils ne la lient qu’à Shakespeare, à Victor Hugo ou à l’obligation de faire des rimes, et je me plais à abolir ces stéréotypes. Aujourd’hui il y a très peu de place donnée à l’écriture même de la poésie, alors qu’il est possible d’en faire à tout âge si l’on s’adapte aux bonnes méthodes.
Je suis professeur de français et me sers avant tout de la poésie comme d’un moyen d’enseigner. Lorsque je ne suis pas avec mes élèves, j’organise des ateliers de poésie dans d’autres lieux. Ce qui est très intéressant chez les enfants, c’est de voir l’impact sur le long terme que l’écriture peut avoir. Il existe d’ailleurs des études qui soulignent à quel point écrire à côté d’eux peut avoir un impact positif.
Je trouve également très intéressant d’utiliser le multilinguisme avec les enfants pour réfléchir au sens des mots. C’est parfois en devant traduire des vers que nous nous rendons compte de la multiplicité des interprétations possibles.
Pouvez-vous nous raconter votre expérience au South Ken Kids Festival ?
Lors du South Ken Kids Festival, nous avons organisé un slam entre différentes écoles. Les élèves avaient des âges s’étalant de 10 à 17 ans, et venaient de milieux différents. Cette collaboration a donné lieu à des créations très diverses, dans des langues différentes, en italien, arabe, espagnol, anglais ou encore en français. L’atelier de création a duré trois heures, et ils sont ensuite montés sur scène. C’était un grand moment d’appréhension pour certains car ils n’avaient jamais connu de telles expériences, mais ils se sont tous prêtés au jeu et nous avons passé un très bon moment.
Tout était organisé selon les règles du slam, les professeurs composaient le jury, et nous avons pu définir six prix distincts : pour les meilleures métaphore, performance, travail d'équipe, nombre de combinaisons des langages, et expressions des sentiments. C'est un super exercice pour la confiance en soi, l’apprentissage du travail collectif et pour le mélange des cultures.
Quels sont vos projets personnels ?
Pendant le Covid, j’ai commencé à publier quelques poèmes, et j’en crée toujours aujourd’hui pour développer de nouvelles méthodes d’enseignement. Par exemple, j’ai créé un poème qui peut être utilisé pour tous les professeurs qui le souhaitent afin d’enseigner le verbe “être” à leurs élèves. Dans un autre registre, je suis actuellement en train de travailler avec Christian Foley sur des traductions des fables de la Fontaine que nous rappons tous les deux ensuite dans l’une des deux langues française ou anglaise.
Évidemment je continue toujours d’animer des ateliers de poésie à des groupes d’âge allant de 5 à 100 ans, lorsque je ne suis pas professeur !





























