Paula Rego scénographe des histoires de l’enfance

Par Jill Bordellay | Publié le 02/11/2022 à 22:30 | Mis à jour le 02/11/2022 à 22:30
Paula Rego

L´artiste plasticienne portugaise Paula Rego, décédée en juin 2022, nous conduit à travers ses œuvres dans un univers onirique bien souvent cauchemardesque qui nous confronte au caractère les plus sombres de la réalité. Lorsqu’elle reconnaît que “faire de l’art est dégoûtant”, il faut comprendre que la création est une façon de se libérer des fantasmes les plus sordides et qu’en quelque sorte l’art est une catharsis. Il est indispensable de rentrer dans ce monde très personnel qui modifie à jamais notre façon de voir.

Paula Rego libère l’inconscient, racontant des histoires, des contes cruels de son enfance  et de ceux que l’on  raconte simplement aux enfants. Très influencée par la littérature, elle libère ses peurs enfantines, par le pinceau, mettant en scène des personnages hybrides mêlant la noirceur ibérique et l’humour anglais.

Sa  peinture narrative à la figuration puissante met en scène la singularité de ses angoisses existentielles. Ses œuvres théâtralisent ses rêves les plus sombres, infusées de littérature.

Elle les  reconnaît d’ailleurs  lorsqu’elle dit : “Je connais la peur même des mouches mais je n’avais pas peur dans ma peinture ;  peindre est une façon de se venger”.

 

La famille, oeuvre de Paula Rego
La famille, 1988

 

Une vie chamarrée de rêves et ponctuée de voyages

Paula Rego est née le 26 janvier 1935 à Lisbonne. Elle est enfant unique d’une famille anglophile et antifasciste. Sa grand-mère lui raconte nombre de contes traditionnels qui seront intégrés dans son travail artistique. Elle adore dessiner tout enfant, va fréquenter la seule école anglaise de Lisbonne. En 1958, la Fondation Gulbenkian lui accorde une bourse lui permettant d’aller vivre à Londres. Elle est la seule femme à faire partie de l’école de Londres. Elle côtoie Francis Bacon, Lucian Freud, David Hockney, Frank Auerbach. Elle rencontre le peintre Victor Willing qui deviendra son mari. Le couple s’installe au Royaume Uni. Sa carrière s’est d’ailleurs essentiellement faite dans ce pays où elle a vécu jusqu´à sa mort le 8 juin 2022, elle revenait de temps en temps au Portugal.


Quelques moments de son parcours artistique

- Un Musée : Casa das Historias Paula Rego à Cascais  près de Lisbonne ouvre les portes à son œuvre en 2009.
- L’artiste est nommée Dame Commander of the Order of the British Empire pour sa contribution aux Arts  par la reine d’Angleterre en 2010.
- Le Musée de l'Orangerie au Jardin des Tuileries à Paris a organisé une remarquable exposition intitulée : Les Contes cruels de Paula Rego du 17 octobre 2018 au 14 janvier 2019 faisant ainsi connaître un peu dans l’hexagone cette artiste peu connue du public français.
- Une grande exposition a eu lieu au Tate Museum, c´est une rétrospective de son œuvre, en 2021.
- Elle reçoit la Grande Croix de  l’ordre de Sant’Iago de l’Epée (ordem de Sant’Iago da Espada qui lui est attribué par le Président de la République du Portugal, en 2004.

 

La Danse, oeuvre de Paula Rego
La Danse, 1988

 

Un style très atypique, mais une signature inimitable

Paula Rego est dessinatrice, peintre, graveuse talentueuse. L’inclusion d’accessoires et d’animaux rend son travail surréaliste et son amour du tissu et des vêtements renvoie au classicisme des maîtres anciens.

Ses premières œuvres sont abstraites influencées par Max Ernst et ses collages par Dubuffet. Son dessin est très graphique. A la fin des années 80, sa figuration est puissante, très subjective,  libérant ses propres émotions. Sa peinture a une forme d'obscénité, les gestes de ses personnages sont ambivalents qui  oscillent entre l’amour et la cruauté. Notamment, Les contes cruels représentent des scènes très figuratives, très narratives autour du thème de l’enfance. La force des images dénonce alors des conventions sociales oppressives et hiérarchisantes. Influencée par des artistes des siècles passés tels que Goya, Degas et Hogarth ainsi que la littérature britannique Victorienne (Jane Eyre et Charlotte Brontë, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Peter Pan de J. Barrie). L’artiste nous conduit ainsi dans un univers aussi réaliste que fantastique.


Une  oeuvre inclassable

Dans son atelier, elle construit à partir d’objets, des marionnettes, une scénographie qui va lui servir de modèle. Paula Rego compose des scènes de théâtre de la cruauté qu’elle encadre par  des rideaux. Elle raconte des histoires folkloriques et  des scènes de son enfance qu’elle exorcise dans sa peinture. Si dans la réalité, elle se sent démunie ;  elle prend alors sa revanche dans son travail d’artiste.

L’une de ses œuvres majeures intitulée : La danse (1988) dresse une scène nocturne au clair de lune où l’on voit des couples danser. Au centre, figure son mari qui danse avec une femme ;  une autre femme, seule se trouve sur un des côtés, les bras ballants, n’est-ce pas la révélation de l’infidélité de celui-ci ?

 

femme chien, oeuvre de Paula Rego
Les femmes-chiens, 1994

 

Autre toile qui retrace une histoire ambivalente est intitulée : Les femmes-chiens

Cette œuvre d’une violence extrême influencée sans doute par l'œuvre de Ribera, montre à la fois des femmes qui savent se défendre  et qui ont une certaine agressivité mais aussi des femmes  qui peuvent être dociles et domestiques comme les chiens.

Artiste atypique, singulière dans sa façon de raconter, influencée par l’école anglaise et la psychanalyse, elle a pu exprimer un univers souvent caché, refoulé. Attirée par les écrivains comme Mary Shelley, Balzac, notamment avec l’histoire de Frenhofer dans Le chef d'œuvre inconnu, où elle démultiplie à l’infini le peintre en train de peindre ;  elle inquiète par les thèmes de ses toiles au caractère pervers. Lorsque par exemple, la belle-mère de Blanche Neige déculotte la jeune fille.

Elle a dit :”Tout est érotique ;  dessiner est une activité érotique”. On lui reconnaît alors la force de bâtir un monde magique et de décrypter  enfin la psychanalyse en images. Entrer dans son univers est une véritable aventure de l'œil et de l’esprit qui nous confronte au caractère les plus sombre de la réalité.

 

Jill Bordellay

Jill Bordellay

Critique d’art pour des revues d’art à Paris, docteur en philosophie et collaboratrice à l’encyclopédie Universalis, elle aussi écrit des essais et des nouvelles sur l’art et la relation entre les humains et les animaux.
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