Une nouvelle traduction en français des "Novas Cartas Portuguesas" a été publiée en 2025, plus de 50 ans après la première traduction. Cette nouvelle traduction fut présentée à Lisbonne lors de la Nuit des Idées en juin 2025 organisée par l´Institut Français du Portugal en partenariat avec le thèâtre São Luís. A cette occasion Lepetitjournal a rencontré les traductrices Agnès Levécot et Ilda Mendes dos Santos qui ont acceptées de parler du processus de traduction et de cette œuvre inédite.


Novas Cartas Portuguesas est une œuvre de référence de la littérature portugaise du XXe siècle, écrite à six mains par les trois Maria (Maria Isabel Barreno, Maria Teresa Horta e Maria Velho da Costa). Cet ouvrage a été publié en 1972 alors que le Portugal vivait encore en dictature (regime do Estado Novo) et a immédiatement été censuré. « Manifeste contre toutes les formes d´oppression, à partir de celle de la femme, au contenu subversif, politique et littéraire, qui devient un symbole contre la dictature salazariste » (extrait de l´introduction de Ana Isabel Amaral de l´édition publiée en 2025 par Ypsilon). Les autrices ont fait l´objet d´un procès qui a eu des répercussions internationales et plus particulièrement en France, où cette cause a été fortement soutenue par le mouvement féministe. Cette œuvre a alors été traduites en plusieurs langues dont le français.
Nouvelle traduction des Nouvelles Lettres Portugaises par Agnès Levécot et Ilda Mendes dos Santos
Agnès Levécot, Maître de Conférences Honoraire de l’Université Sorbonne Nouvelle et membre du laboratoire de recherche CREPAL (Centre de Recherche sur les Pays d’Expression Portugaise). Liée au Portugal de par ses études depuis 1973, elle a enseigné la langue et la littérature portugaises à plusieurs niveaux et défendu une thèse sur le roman portugais post-25 Avril. Retraitée depuis 2016, elle poursuit ses recherches dans le domaine de la littérature portugaise contemporaine. Par ailleurs, elle fait partie du comité de rédaction de la revue Sigila, revue transdisciplinaire franco-portugaise consacrée à la notion de secret.
Ilda Mendes dos Santos est enseignant-chercheur à l’Université Sorbonne Nouvelle depuis 1997. Elle a fait toutes ses études en France et s´est spécialisée dans les littératures et cultures du monde lusophone, plus spécifiquement en histoire culturelle et littéraire de l’époque moderne, en littératures des voyages et échanges scientifiques entre la France et les espaces d’expression portugaise.
Celles-ci ont accepté de répondre à quelques questions sur leur travail et plus spécifiquement sur cette œuvre littéraire.
Agnès Levécot, pourquoi cette nouvelle traduction des Nouvelles Lettres Portugaises plus de 50 ans après leur publication ?
C’est notre éditrice, Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon (catalogue merveilleux !), qui nous a soumis le projet de traduction. Elle ignorait tous des Nouvelles Lettres Portugaises et c’est par le biais de Monique Wittig (l’une des premières traductrices de l’œuvre en français) qu’elle s’y est intéressée. Isabella Checcaglini venait de publier un recueil de nouvelles de la romancière américaine Djuna Barnes avec une préface de Monique Wittig ; elle a voulu en savoir davantage sur d’autres préfaces de cette intellectuelle française, au féminisme radical et particulier, qui s’était exilée aux Etats-Unis. Elle a ainsi découvert l’histoire des 3 Marias, elle a été frappée par la force, la qualité et l’actualité de l’œuvre ; elle s’est rendue compte que la première traduction française (1974) était indisponible et quelque peu controversée : elle a donc décidé d’en proposer une nouvelle édition.
Trouver un traducteur ne fut pas simple : les difficultés du texte ont en rebuté plusieurs. Isabella Checcaglini a fini par contacter Ilda Mendes dos Santos, qui n’est pas une traductrice professionnelle. Ilda a accepté le défi sous deux conditions : il lui semblait impossible de travailler seule, la traduction devait être annotée autant que faire se peut pour éclairer les lecteurs sans alourdir la fluidité d’un texte qui est avant tout littéraire.
L’origine des 3 Maria autrices des Nouvelles Lettres Portugaises
Agnès : Les 3 Maria ont été immédiatement poursuivies par le régime salazariste pour atteinte aux bonnes mœurs, l’édition portugaise a été censurée, un long procès s’est enclenché. Le « voyage à Paris » d’un texte sauvé des griffes de la censure, sa réception dans les milieux féministes fait partie aussi de la trame romanesque de l´ouvrage. L’histoire est maintenant connue (ces éléments sont rappelés dans l´ édition chez Ypsilon) même si des zones d’ombre demeurent : Simone de Beauvoir, Christiane Rochefort, Monique Wittig, Delphine Seyrig… Diverses personnalités ont réagi, ont fait connaître un pays soumis depuis de très longues années à un régime fascisant, où l’émigration était massive et où de désuètes et meurtrières guerres coloniales en Afrique s’éternisaient depuis les années 1960… De tout cela, l’ouvrage des Trois Maria se fait l’écho, et y a eu une mobilisation internationale pour la défense des autrices, contre toutes sortes de censures et en faveur de la liberté.
Une nouvelle traduction
Agnès : Pourquoi retraduire ? Une traduction, comme un texte original érigé en œuvre fondatrice, vieillit toujours même si le contenu demeure vivant, comme c'est ici le cas. La première traduction française, faite très rapidement, présente quelques problèmes : certains passages ont été délaissés, d'autres rendus d'une façon quelque peu elliptique. Il faut cependant dire et affirmer que cette première traduction est fondamentale, autant que l'original. C'est grâce à elle que les autrices ont été connues à l'étranger et que l'actualité d'un pays nommé Portugal a été mise au grand jour, au sein de la société.
Il y a d’autres éléments qui rendaient cette nouvelle traduction nécessaire. La première traduction n’était plus disponible et à vrai dire le texte n’était plus lu en France. Vague connaissance du texte, de l’œuvre, ou plutôt de l’envergure et de la personnalité des trois autrices mais absence de lecture… et c’était aussi le cas au Portugal.
À l’occasion du quarantième anniversaire de la publication des Novas Cartas Portuguesas, et au gré des anniversaires et célébrations de la Révolution des Œillets, il y a eu des « moments 3 Maria ». Une équipe dirigée par la poète Ana Luísa Amaral a mené un authentique travail de redécouverte du texte : une édition a été offerte au public portugais en 2010, avec du matériel et des notes destinés à tirer l’ouvrage de l’oubli, à le donner à lire et à méditer à un jeune public oublieux de tout un passé qui n’était pourtant pas si lointain. Cette édition critique peut être d’ailleurs considérée comme une traduction comme l’a lancé Cristina Robalo à l’occasion de la « Nuit des Idées » le 25 juin 2025. Enfin une étude sur la réception internationale de l’édition portugaise a donné lieu à une publication (Novas Cartas Portuguesas, Entre Portugal e o Mundo, 2015).
Agnès et Ilda, pourquoi avoir accepté de faire cette traduction ?
- Ilda m’a proposé de m’associer à elle pour relever le défi que constituait cette nouvelle traduction en français de Novas Cartas Portuguesas. Nous avions déjà travaillé ensemble sur un autre ouvrage et nous connaissions nos méthodes de travail et les contraintes de chacune. Notre association s’est révélée fructueuse sur plusieurs plans : Ilda est davantage versée dans la langue, l’histoire et la littérature moderne ; je suis spécialiste de la période contemporaine.
- Comme le dit Agnès, nous disposions de l’édition critique d’Ana Luísa Amaral qui permettait d’éclairer des allusions très factuelles au contexte historique de l’époque (journaux, personnalités, émissions…). Travailler ensemble permettait aussi de mieux saisir des références ou allusions textuelles, explicites et très peu explicitées le plus souvent ! de confronter nos lectures, d’envisager la traduction et l’annotation nécessaire. Ces annotations sont devenues un vrai plaisir de découverte, et un véritable jeu avec le texte original. Certaines sont inspirées de l’édition d’Ana Luísa Amaral, d’autres, et nombreuses, ont jailli de notre dialogue.
En travaillant à deux, quelles ont été les difficultés du processus de traduction, en particulier considérant le style littéraire ? Et quelle a été votre principale préoccupation dans votre travail d’équipe ?
Nous avons chacune traduit le tout indépendamment l’une de l’autre, travaillant en traduction comme les trois Maria en création. On n’a pas compris tout de suite qu’en agissant ainsi, nous entrions en fait dans l’atelier de rédaction, de discussion d’idées, d’interrogations sur les pouvoirs des mots et les méandres de registres, qui est le socle de l´ouvrage…
Nous nous réunissions régulièrement pour lire et comparer nos versions respectives. Cependant, à la différence des autrices qui avaient prévu dans leur pacte de ne pas intervenir sur les textes des deux autres, nous confrontions les différentes solutions trouvées pour en choisir une, parfois rediscutée en deuxième ou troisième relecture surtout dans les passages qui pouvaient être sujets à double, triple ou nulle entente ! Il fallait écrire mais surtout lire, proférer, murmurer, bref : reprendre le texte vocalement avec ses rythmes, ses mélodies parfois abruptes. Nous nous sommes écoutées et lues en parallèle, avec ce que cela comporte comme différences de timbres, de tonalités, de rythme, aussi bien en portugais qu’en français (et dans d’autres langues, tel l’anglais, que les autrices emploient parfois directement…). Cet atelier vocal a été essentiel car, comme les Trois Maria le revendiquent dans le premier texte des Nouvelles Lettres Portugaises, il est question de s’adresser à quelqu’un, mais à qui s’adresse-t-on ; ce que l’on dit, imagine, vit et qui passe par la voix et la page a-t-il une écoute ? a-t-il un effet vraiment ? un effet concret ? à quoi ça sert en fait d’écrire ? à quoi sert la « littérature » ?
Comme spécialistes en littérature portugaise, quel regard chacune de vous porte sur le style d´écriture adopté par les trois Maria pour écrire ce livre ?
Il n’est pas question de « style », il est question surtout – croit-on – d’écriture, de différents modes, genres et exercices d’écritures. Les trois autrices ne cessent de le dire : il s’agit d’exercice, de passion, de passion et d’exercice. Elles travaillent ce qu’elles appellent une « chose », un « objet », c’est un travail où il y a foule de personnages et de faits et d’idées, et c’est un travail « à six mains astucieuses ». Elles s’essaient donc à des « styles de littératures » ou des « registres » (poésies, compte rendu, fictions, dialogues, essais, des écritures « hautement reconnues » et des écritures ordinaires, langue précieuse, parlers régionaux…) et elles le font pour parler de l’acte d’écrire, surtout quand on est femme… Elles sont graves, sérieuses et elles s’amusent comme des petites folles (c’est elles qui le disent !). Elles avaient chacune déjà produit une œuvre avant de faire ce travail « commun » ; elles ont donc à la fois conservé des tournures et des plis propres, mais elles se sont aussi imitées, ont joué avec l’idée d’un original, d’un auteur original, d’une seule main au style reconnaissable… Comme elles l’écrivent ; « celle qui ne faisait pas de poésie, s’y est mise etc. ». Elles laissent courir le texte, ne se censurent pas, peuvent peut-être s’auto-censurer, et leur écriture commune est vraiment aussi un laboratoire de débats sur l’histoire d’un pays, l’histoire de pays, l’histoire des femmes, l’histoire des littératures, l’histoire, en fin de compte, d’une humanité…
C’est un texte révolutionnaire, novateur, c’est une chose…. Sans oublier le fait que les autrices s’amusent avec les notions d’identité et d’assignation à résidence : elles signent à trois sans signer d’un nom clair ; elles reprennent des textes de la Religieuse portugaise du XVIIe, elles reprennent des bribes de leurs propres écrits antérieurs ; elles parodient des tas d’autres écrits, des dits, des proverbes… elles s’amusent à faire éclater un tout et à recoller des morceaux, de bric et de broc, à refondre tout ce qui est de l’ordre du DIT, pour obliger le lecteur à lire, à écouter de nouveau, différemment. Dépoussiérer la langue de ce qu’elle porte d’ordinaire. Faire du mot le lieu de l’exercice de lecture, d’interprétation, de compréhension, de dissension, de violence… un lieu de lutte donc.
Certains pensent que ce style parfois hermétique, selon la forme littéraire utilisée, finit par l´exclure d´un grand public ? Quelle est votre opinion sur ce sujet ?
C’est un ouvrage déconcertant : certains textes sont plus accessibles que d’autres mais l’ensemble montre justement que l’écriture et la lecture ne vont pas de soi. Lire demande action et réaction. Comme on vient de le dire : les mots sont piégés, portés par des traditions, ils véhiculent des lieux communs, des automatismes de pensée, obéissent à des genres… il s’agit donc de lire, de nouveau, à nouveau, d’apprendre à lire, et à actualiser.
En revenant à une histoire des écritures (prose, lettres etc.), en s’essayant à des langages variés (juridique, proverbes, plagiat de langues classiques ou de jeux calligraphiques…), en multipliant les références… les autrices montrent que les mots ont une histoire, des historiques, que notre manière de lire et d’écrire a aussi une histoire, et que l’ensemble fait souvent famille contre un individu…
Reste que nous avons tenu compte, en fonction des textes, d’une certaine historicité de la langue de l´ouvrage, en particulier, le jeu avec le texte de Mariana Alcoforado, ou des Lettres Portugaises, de 1669, dont elles offrent des angles de vues, de dits innovants, déformés, refaçonnés… c’est d’une grande fraîcheur et difficulté… mais cela passe, pense-t-on… En tous cas, nous avons en note éclairé des choix de traduction qui n’allaient pas d’emblée de soi : l’usage du terme « soror », tel qu’en portugais, et de ses variations ; tout ce qui est de l’ordre du « consentir », par exemple.
Comment voyez-vous le personnage de Mariana Alcoforado qui sert de ligne conductrice de ce livre ?
Cette ligne conductrice n’a pas été fixée d’entrée de jeu par les autrices. Elle est survenue après que les premiers textes ont été écrits, et elle a été largement discutée car il y avait, au départ, désaccord à ce sujet entre elles. Ce sont aussi ces dissonances et la complexité historique du « personnage » et du « texte » qui est amusant et stimulant pour l’esprit.
Dès son irruption sur la scène littéraire parisienne en 1669, Mariana est un objet de scandale mais aussi un paradigme de la condition féminine. Religieuse et amoureuse ; enfermée contre son gré, persécutée par la famille, abandonnée par son amant, elle écrit, se lamente, enrage et ses lettres adressées au chevalier français restent sans réponse. Les Mariana et ses avatars qui surgissent aussi au fil des différentes lettres des Nouvelles Lettres Portugaises sont donc descendantes de cette figure de papier : elles écrivent, s’écrivent et continuent de souffrir des mêmes maux sociaux, de la même oppression même lorsqu’elles essaient de s’émanciper…
Depuis 1669, il y a controverse et les avis demeurent encore aujourd’hui partagés quant à l’origine du livre (original, traduction, jeux à plusieurs mains), sa langue d’origine (portugais, français), les acteurs d’origine, les auteurs d’origine (français, portugais, homme femme, hommes et femmes, prête-noms, anonymes…) et on pourrait développer.
C’est ce problème d’origine et d’original qui est en fait au cœur de l´ouvrage, et elles s’en sont aperçues il nous semble : interroger l’origine, la matrice première qui enferme, plie et replie tout un chacun dans un angle de vision, dans une ligne de conduite et d’appréciation, dans un « état » et non dans un être.
Il était donc d’autant plus intéressant de s’amuser avec le texte des Lettres de la Religieuse Portugaise puisque l’état salazariste l’avait nationalisé, naturalisé en faisant de la figure de Mariana le paradigme de la femme portugaise. Le jeu consista donc, pour les trois Maria, à faire éclater cette image en regardant « différemment » le texte attribué à Mariana, à en souligner les facettes de femme lettrée, écrivaine, révoltée, ironique… d’une femme en quête d’être et de désir, faisant ainsi renaître le questionnement sur la condition de la femme : « écrire me passionne bien plus que vous ne m’intéressez, vous », dit-elle en substance au chevalier français, repu de plaisir, rentré en France, l’abandonnant à la vengeance de sa famille et de la multitude à venir.
En tant que femmes quel est votre ressenti aujourd´hui par rapport aux Nouvelles Lettres Portugaises ? Ont-elles encore un écho dans la société actuelle ?
Ce texte a souvent été caractérisé comme féministe mais il s’agit d’un texte très ouvert qui questionne avant tout la notion de pouvoir et le silence imposé par les sociétés patriarcales.
Les temps ont juridiquement changé mais non pas la réalité.
« Onde é que estamos ? » demandent les trois Maria : c’est aussi ce que les personnages demandent dans le texte ; c’est ce qu’elles se demandent l’une et l’une et l’autre ; c’est ce qu’elles nous demandent à nous lecteurs.
Et le texte n’en finira pas de résonner car il maintient la puissance de son « adresse » pour des générations actuelles et… à venir.
Ce n’est pas pour rien qu’actuellement certaines jeunes femmes étudiantes, en France et ailleurs qui découvrent le texte, questionnent le silence de leur mère par rapport à leur histoire et condition de femme. Elles veulent connaître et comprendre, et se comprendre mieux aussi assurément…. Elles sont saisies par la modernité de ce questionnement sur le corps, le plaisir, le consentement, l’écriture et la création.
Propos recueillis par Marie Sobral
Nouvelles Lettres Portugaises, editeur Ypsilon - disponible à la Nouvelle librairie française à Lisbonne.
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