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Francophonie - Hervé Le Tellier : "La littérature est un choix de résistance"

Invité de l'Institut français du Portugal dans le cadre de la Fête de la Francophonie, Hervé Le Tellier a rencontré le public lisboète le 19 mars. L'auteur de L'Anomalie, prix Goncourt 2020 a parlé pendant plus d'une heure sur son rapport avec le Portugal et en particulier avec la ville de Lisbonne, lieu d'un de ses romans « Electrico W ».

Hervé Le TellierHervé Le Tellier
©A. Piedboeuf
Écrit par Achille Piedboeuf
Publié le 26 mars 2026

Rencontré lors de sa conférence dans le cadre de la Fête de la Francophonie 2026, Hervé Le Tellier a accordé, il y a quelques jours, une interview au Lepetitjournal.com. L'auteur revient sur l'impact du prix Goncourt sur sa manière d'écrire, mais aussi sur les bouleversements du monde contemporain et leur influence sur la création littéraire.


Lepetitjournal/Lisbonne : Vous avez reçu le prix Goncourt pour L'Anomalie en 2020. Est-ce que cela a changé votre rapport à l'écriture ?

Hervé Le Tellier : Non, je ne dirai pas qu'il a été changé. En revanche, ça l'a facilitée d'une certaine manière. Aujourd'hui, je peux écrire des livres dont le succès commercial n'est pas du tout prévisible. Non pas qu'avant j'attendais un succès commercial à chaque livre, mais disons que la priorité était quand même de trouver le moyen d'en vivre. Donc je faisait parfois des choix qui n'étaient pas dictés par le profit, mais par le temps dont je disposait, et par l'impossibilité de consacrer une année entière à un livre dont on sait qu'il va se vendre à mille exemplaires. Aujourd'hui, je suis dans un confort matériel différent, ce qui me permet d'écrire des livres avec des amis, avec des peintres, avec des musiciens. Ce sont des livres qui ont une vraie ambition littéraire, mais dont le succès n'est pas décisif au niveau éditorial. Et puis, ça donne aussi une autre liberté : comme on a un lectorat important, on peut l'emmener sur des terrains qu'il n'a pas du tout explorés jusque-là. Il y a une forme de confiance qui s'est installée : les lecteurs se disent que, même si le nouveau livre est différent, ils retrouveront quelque chose de l'auteur qu'ils ont aimé.


Comment naît une idée de roman chez vous : d'un concept, d'un personnage ou d'une histoire ?

Cela vient des trois : ça peut partir d'une réflexion, par exemple autour de L'Odyssée. Se demander : comment traiter aujourd'hui narrativement cette œuvre ? Qu'est-ce que je pourrais faire avec le personnage d'Ulysse, qui est un personnage extrêmement riche et qui mérite d'être retravaillé sans cesse ? Chacun peut faire sa propre Odyssée. Ça peut aussi partir d'un personnage. Dans L'Anomalie, j'en ai huit, et chacun m'intéressait profondément. Et parfois, c'est une idée plus abstraite, comme celle du deuil. Par exemple, dans Inuk, j'ai travaillé sur l'histoire d'un homme qui fuit quelque chose. On ne comprend pas immédiatement de quoi il s'agit  et au fil du récit, on découvre qu'il fuit la perte de son enfant. Les trois existent : concept, personnage ou idée. 


Vous aimez beaucoup Lisbonne. Que représente pour vous une rencontre avec des lecteurs francophones ici ?

J'aimerais aussi rencontrer des lecteurs lusophones, qui lisent mes livres par le bais de la traduction. C'est déjà quelque chose de très intéressant.  Ces rencontres montrent à quel point les livres sont inscrits dans une langue. L'auteur réfléchit à une écriture qui est profondément liée à sa langue, à sa manière de construire le français. Cela rend la traduction fascinante, parce que ce n'est pas seulement le vocabulaire ou la syntaxe qui changent : c'est le récit lui-même qui se déplace. Un texte n'est jamais exactement le même dans une autre langue. Il y a aussi des différences très concrètes : les langues n'occupent pas le même espace. Une phrase peut être plus courte en anglais, plus longue en allemand. Donc un livre peut changer de volume selon la langue. C'est assez étonnant. Mais surtout, rencontrer des lecteurs francophones à l'étranger, c'est aussi leur apporter quelque chose de leur culture, la réactiver à travers la rencontre avec un auteur. 


Est-ce important pour vous que vos livres voyagent et soient traduits ?

Oui, c'est décisif. Être un auteur uniquement lu en France ou être lu dans le monde entier, ce n'est pas du tout la même expérience. Cela change le rapport au monde, et aussi le rapport à son propre texte. Quand je vois mon livre en géorgien, en azéri, en iranien ou en chinois, c'est une expérience très étrange. C'est à la fois mon livre et quelque chose que je ne reconnais pas complètement. Je ne sais pas exactement ce qu'il devient. Je suis dans une forme d'ignorance totale de ce qu'est mon livre à l'étranger.


Quel est selon vous le rôle de la littérature française à l'international ?

La France est encore un pays avec une activité littéraire très forte. On a beaucoup d'auteurs, beaucoup de publications, et même une présence importante dans les grands prix internationaux. Cela tient notamment au système du prix unique du livre, qui permet aux librairies et aux éditeurs de résister. La littérature participe aussi à ce qu'on appelle le soft power, c'est-à-dire le rayonnement culturel d'un pays. La France rayonne par sa culture : le cinéma, la musique, mais surtout la littérature, qui s'exporte beaucoup alors qu'en même temps, la littérature est en difficulté. On lit moins, la capacité de concentration baisse, et le temps est de plus en plus confisqué par les réseaux sociaux. Or la lecture est un temps long, un temps de réflexion, un temps à soi. Et ce temps est aujourd'hui menacé. La littérature devient presque un choix de résistance face à un monde dominé par l'immédiateté.


Quels conseils donneriez-vous à de jeunes écrivains ou lecteurs ?

Aux jeunes écrivains : ne désespérez pas, persévérez. J'ai connu un succès important à 62 ans, à un âge où beaucoup partent à la retraite. Donc il faut continuer si on aime écrire.
Aux lecteurs : lisez ce qui vous plaît. Ne vous souciez pas du regard des autres. Laissez-vous guider par vos envies, par vos amis, par les libraires. Plus vous lirez, plus votre curiosité s'élargira. Vous irez progressivement vers des livres plus variés, plus complexes. La culture se construit de manière imprévisible. Moi, j'ai commencé très jeune avec la science-fiction, puis je suis allé vers les classiques. On ne commence pas forcément par Flaubert à 15 ans. Chaque lecture arrive au bon moment.


Quel regard portez-vous sur le monde actuel, et comment cela influence-t-il votre écriture ?

Le monde actuel est marqué par trois phénomènes majeurs et anxiogènes : le réchauffement climatique, la montée des autoritarismes : de Trump à Poutine en passant par d'autres et le développement de l'intelligence artificielle. Tout cela rend l'écriture plus difficile, parce qu'on n'écrit pas en dehors du monde. Aujourd'hui, j'ai l'impression que je vais m'orienter davantage vers l'ironie et l'humour. Peut-être parce que ce sont encore des territoires profondément humains, qui échappent en partie aux machines. Ce sont des sujets qui préoccupent tout le monde, et qui influencent forcément la manière dont on écrit.

 

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