Édition internationale

Leïla Slimani et Lídia Jorge à Lisbonne "Défendre l'identité des langues"

À l'occasion du lancement du mois de la Francophonie à Lisbonne ce mardi 3 mars 2026, l'Ambassade de France a réuni l'écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani et la romancière portugaise Lídia Jorge. Devant un public nombreux, les deux autrices ont échangé autour du rôle des langues, de la littérature et de la place des femmes dans l'espace francophone.

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De gauche à droite : Leila Slimani, Mathilde Vanackere, Directrice de l´institut Français du Portugal et Lidia Jorge©MJ. Sobral
Écrit par Achille Piedboeuf
Publié le 6 mars 2026


Le mois de la Francophonie a été officiellement lancé à Lisbonne lors d'une rencontre littéraire organisée par l'ambassade de France ce mardi 3 mars 2026. Pour ouvrir cette édition, placée sous le thème des femmes dans l'espace francophone, l'écrivaine et académicienne Leïla Slimani a dialogué avec la grande romancière portugaise Lídia Jorge. Au cœur de la discussion : le rapport aux langues, la diversité linguistique et la puissance de la littérature dans un monde marqué par la mondialisation et les tensions culturelles. Les deux autrices ont également abordé la question de la place des femmes dans la littérature et de la manière dont les écrivaines participent aujourd'hui à enrichir et transformer les langues. Entre réflexions sur la traduction, la métaphore ou encore la domination des langues globales, cette conversation a donné le ton du mois de la Francophonie placé sous le signe du dialogue des cultures et de la défense de la diversité linguistique. À l'issue de cette rencontre consacrée aux langues et à la littérature, Lepetitjournal/Lisbonne a recueilli quelques propos auprès des deux autrices invitées de cette soirée, Leïla Slimani et Lídia Jorge.
 

Lepetitjournal : La Fête de la francophonie de cette année est placée sous le thème des femmes. Comment percevez-vous aujourd'hui la place des femmes dans les espaces littéraires francophones ? 

Lídia Jorge : Il y a aujourd'hui tellement d'autrices qui écrivent en français qu'il est presque difficile de les énumérer. Depuis plusieurs décennies déjà, de nombreuses femmes françaises  ont marqué la littérature, comme Marguerite Duras ou Simone de Beauvoir. Aujourd'hui encore, on trouve des femmes qui écrivent de manière très importante en français, notamment autour des questions sociales et du rôle de la femme dans la société.

Mais il existe aussi toute une génération d'écrivaines qui écrivent en français depuis l'extérieur de la France, depuis d'autres pays francophones. Leïla Slimani en est un exemple. Ces autrices parlent souvent du contraste entre le désir d'exister pleinement dans l'espace littéraire et la volonté de porter la parole de ceux qui ont été marginalisés ou qui n'ont pas encore trouvé leur place. C'est une littérature très riche. 


Vos œuvres sont traduites dans de nombreuses langues. Est-ce que, pour vous, la traduction devient une seconde naissance pour un livre ? 

Lídia Jorge : Oui, absolument. Un livre renaît toujours lorsqu'il est publié dans une autre langue et dans un autre pays. Il m'est déjà arrivé de travailler avec un traducteur ou une traductrice, ce qui permet aussi de comprendre la difficulté de ce travail. Il y a toujours des pertes, mais il y a aussi de nouvelles choses qui apparaissent. Chaque pays a sa manière de lire et d'interpréter un livre, et cela constitue une véritable richesse.

Parfois, certains traducteurs m'envoient des questions et nous échangeons par écrit ou même par téléphone. Il arrive aussi qu'ils me demandent des détails très précis, par exemple sur les lieux ou les maisons décrits dans mes livres. Comme l'imagination transforme souvent les paysages et les espaces dans un roman, j'ai même déjà fait des dessins pour expliquer certains lieux. Quand on écrit, les maisons peuvent se déplacer, les paysages peuvent changer, les plages peuvent apparaître au milieu d'un pays. La fiction nous donne cette liberté. Mais pour le traducteur, il est parfois nécessaire de comprendre précisément ces images. 

Pour vous donner un exemple précis, lorsqu'on traduit un livre du français vers le portugais, très souvent, les livres traduits sont plus épais que les originaux car le portugais a parfois besoin de plus de mots pour traduire certaines images. Le français est une langue très directe et très rationnelle, capable d'exprimer certaines idées de manière très concise. Le portugais, lui, utilise davantage de répétitions et de métaphores. Nous avons tendance à développer davantage les idées. C'est une autre manière de construire la phrase et cela donne un style différent. 


Être une femme écrivaine en 2026, est-ce encore un combat ou est-ce devenu une évidence ?

Lídia Jorge : Je ne vois pas cela comme un combat. Écrire est avant tout un moment où l'on exerce sa liberté. Publier peut parfois être un combat, mais l'essentiel reste l'écriture. L'acte d'écrire est quelque chose de très sérieux, mais aussi de profondément merveilleux.


Leïla Slimani : Je me méfie toujours des réponses trop idéologiques à cette question. Pour moi, une écrivaine ne transforme pas la langue simplement parce qu'elle est une femme. Ce qui compte avant tout, c'est la littérature. Ce sont les écrivains et les écrivaines qui, par leur style, par leur manière d'écrire, marquent la langue. Quand on regarde l'histoire de la littérature, on voit des autrices comme Virginia Woolf, Marguerite Duras ou Toni Morrison qui ont profondément changé notre manière d'entendre leur langue. Mais elles ne l'ont pas fait pour des raisons idéologiques : elles l'ont fait parce qu'elles ont écrit d'une façon unique, parce que leur écriture portait une beauté et une puissance qui touchent tout le monde. Écrire, c'est avant tout un rapport très physique à la langue. On se bat avec les mots, on les arrache presque. C'est un travail difficile mais aussi un immense espace de liberté. La langue n'est pas sexiste ou raciste en elle-même : ce sont les usages que les sociétés en font qui le sont. L'essentiel, pour un écrivain ou une écrivaine, c'est de produire de la beauté, de la complexité, et de défendre cette richesse de la langue. C'est cela qui, finalement, peut transformer notre regard sur le monde.

 

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