L’intelligence artificielle s’impose progressivement dans le quotidien des entreprises et des particuliers. Mais où en est réellement le Portugal ? Les entreprises portugaises utilisent-elles efficacement ces nouveaux outils ?


À l’heure de l’explosion de cette technologie, de nombreuses questions se posent. Entre gains de productivité, transformation des métiers, cybersécurité et enjeux de souveraineté numérique, l’intelligence artificielle est devenue un sujet incontournable qui pourrait profondément redessiner l’économie de demain.
Pour répondre à ces questions, Lepetitjournal.com de Lisbonne a rencontré Boris Petrovitch Njegosh, cofondateur d’Interstellar, une entreprise française installée au Portugal qui accompagne les organisations publiques et privées dans leur transformation à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle. Consultant spécialisé dans les nouvelles technologies, il a accepté de partager son regard sur l’état de l’IA au Portugal, ses opportunités et les défis qui attendent le pays dans les années à venir.
Lepetitjournal.com : Au Portugal, l’intelligence artificielle est-elle aujourd’hui réellement répandue ou reste-t-elle principalement concentrée dans des entreprises dans les grandes villes que sont Lisbonne et Porto ?
Boris Petrovitch Njegosh : Je pense qu’il faut voir les choses autrement. L’IA est relativement sans frontières. Il existe évidemment quelques spécificités locales, mais elles ne sont pas si nombreuses. Ce qui compte surtout, ce sont les rapports d’échelle : la taille des entreprises, leur capacité d’adaptation et leur souplesse organisationnelle. Ce n’est pas tellement une question d’être portugais ou français. C’est surtout une question de savoir si l’on est une grosse structure avec des processus très lourds ou un entrepreneur capable de décider le lundi d’utiliser ChatGPT puis, le vendredi, de tout basculer sur un autre outil parce qu’il fonctionne mieux.
Le Portugal possède cependant une particularité intéressante : ses infrastructures numériques. C’est un peu comparable à certains pays d’Asie du Sud-Est. Pendant longtemps, il y avait peu d’infrastructures et, lorsque le pays s’est modernisé, il a directement adopté des technologies très récentes. Résultat : aujourd’hui, même dans des villages reculés, on trouve de la fibre optique à très haut débit. Je pense donc que le vrai sujet n’est pas de savoir si l’IA est répandue, mais plutôt si les gens ont accès aux services numériques. Et sur ce point, le Portugal est extrêmement bien placé. C’est probablement l’un des pays les plus favorables d’Europe pour développer des activités liées au numérique.
Et concernant les entreprises portugaises, utilisent-elles suffisamment l’intelligence artificielle ?
Je dirais qu’il existe plusieurs catégories d’entreprises. D’abord, les grandes entreprises internationales implantées au Portugal, notamment les centres de services partagés de grandes multinationales. Puis il y a tout le tissu des PME et des très petites entreprises, qui est extrêmement important dans le pays.
Et honnêtement, ce sont souvent les petites structures qui sont les plus dynamiques. Elles ont envie d’avancer vite et de résoudre rapidement leurs problèmes. Dès qu’elles découvrent une solution efficace, elles l’adoptent immédiatement.
À l’inverse, dans les grandes entreprises, il existe souvent des directions des systèmes d’information (DSI), c’est-à-dire les services chargés de gérer l’ensemble des outils informatiques de l’entreprise. Dès qu’une organisation possède un DSI important, tout devient plus complexe. Ces structures sont construites autour du contrôle des outils, des données et des processus.
Or, l’IA générative bouleverse complètement cette logique. Les employés deviennent capables de créer eux-mêmes certains outils numériques adaptés à leurs besoins, parfois sans connaissances approfondies en programmation. Grâce à l’IA et aux plateformes dites « no-code », ils peuvent par exemple automatiser des tâches administratives, mettre en place un système de réservation, créer un chatbot pour répondre aux clients ou encore générer des tableaux de suivi automatisés.
Cela remet parfois en question le rôle traditionnel de certaines directions informatiques. Dans certaines grandes entreprises, un simple besoin peut mettre plusieurs mois à être validé. Pendant ce temps, une petite entreprise de deux ou trois personnes a déjà automatisé tout son processus grâce à l’IA.
Donc pour vous, ce sont surtout les petites entreprises qui profitent réellement de l’IA aujourd’hui ?
Oui, clairement. Et pas seulement les start-ups. Il y a énormément de petites entreprises dans les services, le tourisme ou les activités locales. Des structures de deux ou trois personnes qui utilisent tout ce qu’elles peuvent automatiser pour gagner du temps.
La révolution de l’IA passe principalement par ces petites structures parce qu’elles peuvent prendre des décisions très rapidement. Elles construisent directement leur activité autour de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, même quelqu’un qui n’est pas développeur peut créer des outils très efficaces. J’ai vu récemment une salle de sport qui avait créé un système de réservation basé sur des QR codes et WhatsApp à l’aide d’un outil no-code. En quelques prompts seulement, le service était opérationnel.
C’est cela qui change tout : des outils autrefois réservés à des entreprises très techniques deviennent accessibles à presque tout le monde.
Le Portugal est-il en retard par rapport aux autres pays européens ?
Je pense que toute l’Europe est en retard. Aujourd’hui, les États-Unis dominent l’intelligence artificielle en Occident et la Chine domine au niveau mondial. L’Europe, elle, produit surtout de la réglementation.
Le Portugal n’est pas plus en retard que la France ou l’Allemagne. Le vrai problème, c’est que l’Europe ne développe pas massivement les grandes technologies d’IA. Nous dépendons principalement des outils américains ou chinois.
En Chine, par exemple, l’intelligence artificielle est déjà intégrée dans de nombreux aspects de la société. Certaines décisions sont même guidées par des systèmes d’IA, y compris dans certains domaines économiques ou culturels.
En Europe, on observe également un décalage important entre l’évolution des outils et les formations proposées. Les systèmes éducatifs ont déjà plusieurs années de retard sur les capacités actuelles de l’IA.
Selon vous, l’intelligence artificielle représente-t-elle une opportunité ou une menace pour le marché du travail ?
Pour moi, c’est clairement une opportunité. Comme toutes les grandes révolutions technologiques. L’électricité a supprimé certains métiers mais en a créé beaucoup d’autres. Le télégraphe a remplacé certaines activités mais a généré une nouvelle économie. L’IA va évidemment transformer des professions. Certaines tâches vont disparaître, d’autres vont apparaître. Mais je ne crois pas à l’idée d’un remplacement total des humains. Aujourd’hui, l’IA agit surtout comme un amplificateur. Dans mon travail, elle me permet de gérer des niveaux de complexité que je n’aurais jamais pu atteindre seul il y a quinze ans.
En revanche, il faut garder un regard critique. Si l’on délègue totalement sa réflexion à l’IA, on finit par perdre certaines capacités intellectuelles. C’est un vrai risque. L’important est de comprendre que l’IA amplifie surtout la pensée humaine. Si votre réflexion est claire et structurée, l’IA produira quelque chose de pertinent. Si votre pensée est confuse, elle générera simplement davantage de confusion.
L’IA peut-elle aussi devenir un outil important pour la cybersécurité ?
Bien sûr. Aujourd’hui, l’IA est utilisée autant par les cybercriminels que par les experts en sécurité informatique. On voit apparaître des arnaques vocales très réalistes, des attaques automatisées et des systèmes de phishing extrêmement sophistiqués. Mais dans le même temps, l’IA permet également d’identifier beaucoup plus rapidement des failles de sécurité dans les systèmes informatiques. Comme souvent avec la technologie, tout dépend de la manière dont elle est utilisée. C’est un outil qui peut autant protéger qu’attaquer.
Quels seront, selon vous, les grands défis du Portugal et de l’Europe dans les prochaines années concernant l’IA ?
Le principal défi sera celui de la souveraineté technologique. Aujourd’hui, l’Europe dépend énormément des technologies étrangères, notamment américaines et chinoises. Nous parlons beaucoup d’investissements dans l’IA, mais lorsqu’on regarde en détail, une grande partie des financements provient justement d’acteurs étrangers.
La question est simple : quelles technologies européennes possédons-nous réellement ? Où sont nos modèles d’IA, nos robots, nos infrastructures ? L’Europe conserve surtout un pouvoir réglementaire. Elle peut fixer des règles et encadrer les usages. Mais sur le plan technologique pur, nous dépendons encore largement des autres puissances.
Malgré cela, je reste optimiste. L’IA peut devenir une formidable opportunité pour l’humanité. Elle pourrait nous aider à résoudre des problèmes que nous sommes incapables de régler seuls aujourd’hui : le changement climatique, certaines avancées scientifiques ou encore de nouvelles découvertes technologiques.
Mais tout dépendra de la manière dont nous choisirons d’utiliser ces outils. On peut construire une dystopie ou une utopie technologique. C’est aussi une question de vision collective. Finalement, l’intelligence artificielle nous oblige peut-être à repenser notre manière de fonctionner en tant que société et à imaginer de nouvelles formes de coopération à l’échelle mondiale
Communauté pour les professionnels à distance maîtrisant la collaboration et la facilitation basées sur l’IA. (animée par Boris Petrovitch Njegosh)
Article avec la collaboration du groupe francophone Syncoop.
























