Depuis le 17 juillet 2026, le stade de la Tapadinha, à Alcântara, accueille un projet artistique d'un genre nouveau. Sous l'impulsion de la Fondation EDP, du MAAT et de l'Atlético Clube de Portugal, l'enceinte sportive s'ouvre à trois créateurs portugais et se transforme en lieu de rencontre entre art contemporain, football et vie de quartier. Lepetitjournal est allé découvrir ce projet artistique.


Il y a encore quelques mois, peu de Lisboètes auraient parié sur un tel rapprochement. D'un côté, un club historique en quête de renouveau ; de l'autre, l'un des musées les plus en vue de la capitale portugaise, spécialisé dans l'art, l'architecture et la technologie. Le projet « MAAT + Atlético », inauguré officiellement le 17 juillet, entend prouver que ces deux mondes ont plus en commun qu'il n'y paraît.
Un stade qui a traversé les décennies
Fondé en 1942 de la fusion de deux clubs historiques, l'Atlético Clube de Portugal a longtemps évolué au plus haut niveau du football national. Mais la construction du pont du 25 Avril, qui a profondément bouleversé le tissu urbain d'Alcântara, a fini par éloigner une partie de son public. Racheté récemment par un groupe d'investisseurs américains bien décidé à lui redonner ses lettres de noblesse, le club mise aujourd'hui sur une stratégie inattendue : faire de son stade un espace de vie ouvert à tous, mêlant football, gastronomie, musique et création artistique.
Lors du lancement, Gifford Miller, président du club, est revenu sur la genèse du projet. Ayant lui-même participé à la création de la High Line new-yorkaise, cette ancienne voie ferrée aérienne transformée en promenade et parc de sculptures, il explique s'être appuyé sur cette expérience : « Je sais, par mon histoire à New York, que les stades créent des problèmes pour la communauté, parce qu'ils ne sont utilisés que deux fois par mois. Pour moi, il est très important de trouver des façons d'y créer de l'activité tous les jours. » C'est en observant la vue depuis le stade sur le Christ-Roi qu'il dit avoir eu le déclic, « je me suis dit : on peut créer ici une opportunité pour un grand avenir. » Il reconnaît toutefois avoir douté, au départ, de sa capacité à réunir des artistes d'une telle envergure : « Je ne pensais pas qu'il serait possible d'avoir des artistes aussi incroyables. »

C'est dans cette logique que s'inscrit le partenariat noué avec la fondation EDP, qui pilote le MAAT depuis l'ouverture du musée en 2016 sur les rives du Tage. Pour la fondation, née en 2004 et devenue l'une des institutions privées les plus actives du pays en matière culturelle, ce projet est une occasion de sortir l'art de ses murs habituels pour aller à la rencontre de publics qui ne fréquentent pas nécessairement les musées. Le directeur artistique du MAAT, João Pinharanda, rappelle d'ailleurs que le musée n'en est pas à son premier essai hors les murs : un parc de sculptures avait déjà été créé à Vila Nova da Barquinha, au nord de Lisbonne, et un programme baptisé Arte Pública avait permis pendant plusieurs années d'inviter des artistes à intervenir dans des villages de l'intérieur du pays. Lors d'un échange avec Lepetitjournal il a confié qu'élargir le public du musée « est une chose très difficile à atteindre », mais reste un objectif essentiel, et travailler au cœur même d'un quartier lisboète, cette fois dans un stade de football, ouvre une dimension nouvelle : « C'est peut-être un peu étrange de faire le lien entre un musée et un stade de foot. Mais je crois que, d'un point de vue historique, l'art travaille sur le sport depuis toujours. Je dirais même que si la chasse est un sport, on trouve déjà, dans les grottes, la représentation d'une activité physique très forte. » Il ajoute, non sans malice : « Le sport est partout. Parfois, les intellectuels et les artistes ne veulent pas en parler ayant des préjugés à ce sujet ».

Trois artistes, trois manières d'habiter un lieu
Le MAAT a réuni trois artistes portugais aux univers très différents, chacun invité à s'approprier un espace précis du stade.
Vhils : la mémoire gravée
Vhils, de son vrai nom Alexandre Farto, s'est fait connaître pour sa technique singulière : il gratte les couches successives d'un mur à la manière d'un sculpteur. Pour l'Atlético, il a réalisé une fresque en bas-relief de huit mètres sur cinquante, conçue comme une véritable frise chronologique du club. En creusant la façade, l'artiste a fait ressurgir les visages des joueurs, des supporters locaux ainsi que les moments marquants d'une histoire vieille de plus de quatre-vingts ans, redonnant vie à ceux qui ont fait vivre cette communauté au fil des générations.
João Pinharanda raconte que le choix de Vhils s'est imposé dès la première visite du site : « Ce mur est fait ici pour accueillir une de ses interventions », dit-il avoir pensé en le découvrant. Plutôt que d'imaginer seul sa fresque, l'artiste a pris le temps de rencontrer les habitués du club, feuilletant avec eux d'anciens albums photos retraçant l'histoire de l'Atlético. C'est ainsi que deux figures emblématiques du club, Maria da Luz et Vítor, employés depuis plus de quarante ans, ont trouvé leur place dans la fresque, sans qui, selon le directeur artistique du MAAT, l'histoire d'un club ne se raconte jamais complètement.

Maria da Luz, lors d'un entretien avec Lepetitjournal, s'est dite bouleversée de se voir ainsi représentée sur les murs du stade auquel elle a consacré une grande partie de sa vie : « Je n'ai pas de mots pour décrire à quel point je me sens honorée », a-t-elle confié, la voix émue. « S'il y a une chose que j'admire, ce sont les hommages rendus du vivant des gens. Je comprends que c'est une véritable marque de reconnaissance » Vítor, également honoré par cette fresque, a de son côté évoqué ses souvenirs d'enfance sur ce même terrain, à une époque où l'endroit n'était encore qu'un terrain de basket à même la terre : « Cette paroi, c'était alors un terrain de basket pelé, et les plus jeunes s'y entraînaient comme ils pouvaient », s'est-il souvenu, avant de saluer la transformation actuelle : « Aujourd'hui, cette transformation n´enlève rien à la mémoire que j'ai de ce lieu. »

Bela Silva : l'énergie en céramique
Bela Silva, installée entre Bruxelles, Lisbonne et Paris, a habillé les deux flancs de la rampe d'accès au stade de panneaux de céramique peints à la main, sur près de quinze mètres de long. Intitulée Dance on the Grass, cette composition abstraite aux couleurs du club, larges touches de bleu, d'orange et de jaune, fonctionne comme un sas d'entrée, une manière de signifier aux visiteurs qu'ici, l'énergie collective ne se limite pas aux résultats sportifs. Elle confie au Lepetitjournal que ces couleurs restent volontairement une libre interprétation de celles du club : plutôt que de figer un motif précis, elles laissent à chacun la liberté d'y projeter ce qu'il veut, des joueurs courant sur la pelouse jusqu'aux supporters massés dans les tribunes.
João Pinharanda explique avoir pensé à elle presque instinctivement pour ce défi, connaissant de longue date son travail sur l'azulejo à grande échelle. Il décrit l'énergie de l'artiste comme « une énergie sportive, une énergie imparable, comme quelqu'un qui parcourrait sans arrêt tout le terrain, d'un bout à l'autre, comme un attaquant ». Plutôt que de céder à la tentation d'une œuvre figurative représentant des joueurs en action, Bela Silva a choisi de traduire cette énergie en larges coulures abstraites : « Elle n'est pas tombée dans la tentation de faire quelque chose de figuratif, des joueurs qui courent, des gens qui montent une rampe. Elle a transformé cette énergie en touches abstraites, avec la vitesse et l'énergie qu'on y sent, parce que ça finit par produire un effet de dripping, les gouttes qui tombent plus loin, comme un tir au but », détaille le commissaire. D'où le titre de l'œuvre : « Ça s'appelle Dance on the Grass, et c'est une façon de penser le match de football comme une danse, au fond une chorégraphie »

L'artiste elle-même revient volontiers sur son rapport au monde du football et sur la genèse de son travail. Sur sa manière de travailler, elle confie : « Je ne peux pas être seule toute la journée, j'aime bien être seule pour travailler, dessiner, être dedans, c'est quelque chose que je ne saurais pas faire autrement. Mais là, c'est un travail d'art public, et travailler avec d'autres artistes très différents de moi, ça se marie très bien. » Sur sa découverte du monde du club, elle raconte : « J'ai visité les lieux, et je connais aussi des gens plus âgés qui m'ont parlé de l'histoire de l'Atlético, qui a été très, très importante. Mais avec la construction du pont, beaucoup de gens ont déménagé, et ils ont perdu l'histoire de leur communauté. »
Elle raconte avoir grandi dans la capitale portugaise avant de la quitter très jeune, vers vingt-trois ou vingt-quatre ans, pour étudier l'histoire de l'art en Angleterre, puis vivre entre Barcelone, Bruxelles et Paris : « Ce n'était pas toujours facile de partager sa vie entre plusieurs endroits, et il y a eu des moments où la famille me manquait. Mais ça a quand même été une ouverture : si je n'étais jamais partie, je n'aurais jamais pu faire toutes ces rencontres. » C'est paradoxalement cet éloignement qui lui aurait permis de redécouvrir l'azulejo. Elle se souvient qu'à Chicago, où elle vivait alors, un professeur américain lui avait un jour demandé si elle avait déjà songé à dessiner sur des carreaux de faïence : « Je lui ai dit non. On grandit avec le carrelage, à Lisbonne, et on n'y fait pas attention. C'est la distance qui m'a fait dire : ah oui, Lisbonne, avec tous ces carrelages, cette histoire, les monastères, les églises. C'est avec la distance que j'ai vu cela, pas quand j'étais sur place. » Les tout premiers carreaux qu'elle a peints, ajoute-t-elle avec tendresse, l'ont été à Chicago, sous l'œil bienveillant de ce même professeur. Sur le rapport entre art et sport, elle confie accorder une grande importance à l'activité physique dans la vie de chacun, y compris pour sa dimension sociale : « Que l'on aime ou non le football, c'est important, même pour les enfants, parce qu´il y a un côté social. Aujourd'hui, les gens ont tendance à se renfermer, chacun dans son monde, et là, c'est vraiment une chose sociale, un rapport aux autres. »

Joana Vasconcelos : la bague monumentale
Enfin, Joana Vasconcelos, signe l'intervention la plus spectaculaire du parcours. Sa sculpture monumentale Solitaire #3, réalisée en 2018 et issue de la collection de la Fondation EDP, prend la forme d'une bague de fiançailles géante de huit mètres de haut, assemblée à partir de jantes automobiles dorées et de verres à whisky en cristal. Installée en hauteur, l'œuvre entre en dialogue visuel avec deux repères du paysage lisboète, le pont du 25 Avril et la statue du Christ-Roi, brouillant la frontière entre le réel et l'onirique.
João Pinharanda retrace le parcours mouvementé de cette pièce, acquise par la Fondation EDP après une exposition consacrée à l'artiste, alors lauréate du Prix Nouveaux Artistes du MAAT. L'anneau a depuis voyagé : présenté un temps à l'entrée du musée, il a ensuite rejoint l'inauguration d'un musée à Malte avant de figurer, plus récemment, dans une exposition romaine dédiée à la maison de couture Valentino. « C'est une bague de fiançailles qui est devenue la métaphore de cette alliance que nous avons voulu établir, MAAT + Atlético, avec le quartier et avec l'international », dit-il.
Donner sa chance à un artiste émergent
Le projet ne s'arrête pas à ces trois interventions. Un appel à candidatures a été lancé le jour même du vernissage, ouvert aux artistes portugais ou résidant au Portugal qui n'ont pas encore de parcours solidement établi. Les candidatures resteront ouvertes jusqu'au 30 septembre 2026. L'artiste sélectionné, seul ou en collectif, par un jury composé de représentants du club, du MAAT, de la « Junta de freguesia » d'Alcântara et de sa bibliothèque, réalisera une installation pérenne dans le tunnel d'accès central du stade, à l'endroit même où figure l'emblème du club. À la clé : un prix de 5 000 euros et une bourse de production de 15 000 euros.
João Pinharanda insiste sur le fait que l'artiste retenu ne se verra imposer aucun sujet par les habitants : « Nous voulons que l'artiste dialogue avec la communauté, nous ne voulons pas que la communauté lui impose quoi que ce soit. La liberté de l'artiste sera toujours préservée".
Le stade comme lieu de médiation : des visites guidées pour enfants et adultes
Au-delà des œuvres elles-mêmes, « MAAT + Atlético » se conçoit comme un véritable programme de médiation culturelle, mené en lien avec la « Junta de freguesia » d'Alcântara et sa bibliothèque, elle-même engagée depuis plusieurs années dans des projets d'exposition en partenariat avec la Fondation Gulbenkian. Entre le 21 et le 28 juillet, plus d'une centaine d'enfants inscrits aux centres de loisirs d'été du quartier ont ainsi été conviés à des visites guidées du stade, à la découverte des œuvres et des techniques employées par les trois artistes, avant de profiter également d'un accès à la salle des trophées du club. João Pinharanda détaille : « Les visites guidées commencent dès juillet, et s´étendent en août, avec les enfants du quartier qui vont à la plage le matin et, l'après-midi, viennent au musée, ou dans d'autres musées, parce que nous habitons des quartiers muséaux, d'Alcântara jusqu'à Belém. Ils viendront ici pour faire du sport, mais aussi pour découvrir les œuvres d'art et apprendre à les aimer. » Ce même public, plutôt familier du sport que de l'art, pourra ainsi être sensibilisé aux œuvres à travers un cadre qui lui est déjà familier.
Pour le grand public, le programme de visites guidées devrait véritablement démarrer en septembre. Le MAAT envisage notamment de transposer au stade un dispositif déjà expérimenté au musée, baptisé « Consultas sem Paredes » (des visites informelles menées hors des salles d'exposition habituelles, dans les jardins ou les escaliers), avec l'idée que certains publics se sentent davantage à l'aise dans un stade de football que dans un musée, faute d´avoir l'habitude de fréquenter ce dernier.
Les responsables de la Fondation EDP comme ceux du club insistent sur cette dimension sociale du projet, présenté moins comme une simple exposition en plein air que comme un outil de cohésion.
Un projet appelé à durer et à évoluer
Interrogé sur l'avenir du projet, João Pinharanda évoque la possibilité, encore à l'étude, de renouveler régulièrement les œuvres exposées, sur le modèle de la High Line new-yorkaise où les installations changent tous les dix-huit mois à deux ans environ. Gifford Miller, qui a contribué à la création de ce parc urbain, verse la même ambition pour Lisbonne : « Pour moi, Lisbonne peut devenir une ville d'art, où l'art contribue à son rayonnement, comme dans d'autres villes. » Certains, au sein de l'équipe curatoriale, imaginent même à terme un authentique « stade-sculpture », une piste que le MAAT dit prendre au sérieux. Une affaire à suivre !
















