Édition internationale

Kamel Daoud à Lisbonne : "La littérature a été salvatrice pour moi"

L'écrivain et journaliste franco-algérien, Kamel Daoud, par ailleurs prix Goncourt 2024 pour Houris, était à Lisbonne début juin pour présider le jury de la 4e édition du Choix Goncourt du Portugal et pour rencontrer le public franco-portugais dans le cadre d'un échange conduit par Mathilde Vanackere, directrice de l'Institut français du Portugal.

Kamel DaoutKamel Daout
©MJ Sobral
Écrit par Anna Mittermeier
Publié le 22 juin 2026

À cette occasion Lepetitjournal a pu découvrir un homme qui lit, qui résiste, et qui croit encore au pouvoir des mots.  

Un rapport à la lecture né de la frustration 

Né à Mesra, village d'Algérie, Kamel Daoud décrit une enfance sans accès aux livres. Pas de bibliothèque ouverte, peu d'ouvrages disponibles : "on relit ce que l'on a", dit-il. Au lycée, une papeterie du quartier loue des romans contre une caution de dix dinars : il faut lire vite, deux livres par semaine, pour ne pas payer davantage. "L''histoire de la lecture est liée à une histoire de la frustration", confie t-il. Il identifie dans l'ennui le moteur premier de la lecture. "Nous avons perdu l'ennui et nous avons perdu des lecteurs", estime-t-il, en soulignant l'opposition entre le temps long de la littérature et la temporalité du scroll numérique.


Houris : écrire ce que le journalisme ne peut pas dire 

Houris, traduit en trente-deux langues et paru en portugais en mai 2025 (Huris) prend pour héroïne une femme dont la gorge a été tranchée durant la décennie noire algérienne. Mutilée, privée de la parole, elle s'adresse intérieurement à l'enfant qu'elle porte : un dispositif narratif qui fait de ce roman un monologue de l'indicible. C'est précisément ce paradoxe : donner une voix à quelqu'un qui ne peut plus parler, que l'auteur revendique comme choix littéraire et politique : il s'agit de faire entendre ceux que le récit national officiel a effacés, ces "rescapés indignes" qui portent la honte de leurs stigmates plutôt que la fierté des survivants reconnus. 

Avant de s'imposer comme l'une des voix majeures de la littérature francophone, l'écrivain a exercé pendant plus de vingt ans comme journaliste en Algérie, couvrant de l'intérieur une société sous tension, avant de s'exiler en France après avoir reçu des menaces de mort. Cette expérience du terrain a profondément nourri son roman Houris, mais c'est précisément là où le reportage atteignait ses limites que le roman a pris le relais. Ce que le journalisme ne permettait pas de dire, ce qu'il appelle "le reste", la part enfouie, non officielle, inavouable, seul le roman pouvait, selon lui, le traiter : "Le roman est plus puissant pour solder ce moment de silence et de colère." 

Le livre est également traversé par une réflexion sur le bonheur et la possibilité de faire le deuil de la violence. "Les livres sont écrits quand ils deviennent inévitables", dit-il.


La question des langues

L'auteur aborde longuement le rapport politique et sensible aux langues dans le monde arabe. Il décrit un "verrouillage" où les dialectes populaires sont considérés comme des langues "sauvages", et où la traduction du Coran en algérien reste interdite. "L'enjeu linguistique est très politique", souligne-t-il.

Sur le français, il parle d'un rapport avant tout sensoriel : "C'est un rapport à un instrument de musique, un corps, un imaginaire", distinct selon lui de toute forme d'adhésion politique ou historique à la langue.

 

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