"Nous n´avons rien à envier au reste du monde" (Éditions de l´Observatoire), deuxième roman de Nicolas Gaudemet, est l´histoire de Roméo et Juliette en Corée du Nord.


Sous l´œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d´État, la passion clandestine de deux jeunes coréens devient une résistance silencieuse. Comment s´aimer dans une dictature paranoïaque ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ?
Corée du Nord et Corée du Sud
Lors de la capitulation du Japon en 1945, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la Corée, qui était sous tutelle japonaise depuis 1910, s´est divisée en deux zones : le Nord de la péninsule fut administré par l'Union Soviétique et le Sud par les États-Unis. Les négociations en vue d’une unification des deux zones ont échoué et, en 1948, des gouvernements distincts se sont formés : la République Populaire Démocratique de Corée (au régime communiste) au nord et la République de Corée (au régime capitaliste) au sud. Une invasion du Sud de la péninsule par la Corée du Nord a conduit à la guerre de Corée, qui a duré de 1950 à 1953. L´accord d´armistice fut un cessez-le-feu, mais aucun traité de paix n'a été signé.
Aujourd´hui, la division entre les deux zones de la péninsule persiste et si la Corée du Sud compte parmi les pays les plus avancés technologiquement, la Corée du Nord, par contre, est une dictature paranoïaque et dynastique repliée sur elle-même.
Nicolas Gaudemet, écrivain et professionnel des médias, de la culture et de la technologie -dont le premier roman, La fin des idoles (éditions Tohu-Bohu, 2019), a été récompensé par le Prix Jules Renard-, s´est déplacé en Corée du Nord et il a voulu donner corps et voix à un peuple souffrant, muselé et empêché de s´adresser à des étrangers.
De ce voyage et de cette volonté est né le roman Nous n´avons rien à envier au reste du monde, publié aux Éditions de l´Observatoire, où l´auteur raconte en quelque sorte l´histoire de Roméo et Juliette en Corée du Nord.
Roméo et Juliette en Corée du Nord
Dans un pays où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l´amour. Le garçon, Yoon Gi, est d´une classe inférieure tandis que les parents de la fille, Mi Ran, membres de l´élite du Parti, l´ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard lors d´une exécution publique a bouleversé leur vie : « Yoon Gi fixe surtout l´inconnue. Son visage semble flotter sur son foulard rouge. Il a l´impression que ses lèvres mauves tremblent. Et sa beauté perce le cœur de Yoon Gi. Il se demande comment, dans une scène si laide, le surgissement de la beauté est seulement possible. Il en oublie son serpent quand il voit –ou est-ce son imagination ?– ce visage regarder vers lui». Néanmoins, comment s´aimer sous un régime où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation ? En Corée du Nord, on se rassemble au stade pour assister à une exécution, afin d´apprendre et entrevoir ce que s'écarter du droit chemin veut dire… Réveillés aux chants patriotiques, vénérant leurs si grands dirigeants, garçons et filles grandissent dans un monde où tout est tracé, où rien ne dépasse…Comment rêver donc de liberté quand tout invite à la soumission ?
Yoon Gi et Mi Ran, follement amoureux, vont pourtant essayer de braver tous les interdits. Ils se rencontrent en cachette et lors d´un voyage de ses parents à Pyongyang, Mi Ran reçoit Yoon Gi chez elle. Mi Ran s´expose au pire étant donné qu´en Corée du Nord «avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l´idéal révolutionnaire. Flirter, même à l´université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure…ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois». Elle devrait donc taire les désordres de son cœur. Les deux jeunes amoureux se trouvent dans une impasse. Le dénouement de cette histoire ressemble-t-il pourtant à celui de la pièce de Shakespeare, célébrant les jeunes amants de Vérone ?
Beaucoup de caractéristiques rapprochent ce roman du drame shakespearien comme le découpage en cinq actes, le balcon, ou l'information erronée de la mort d'un des deux amants. Néanmoins, les différences sont naturellement de taille. Nous n´avons rien à envier au reste du monde met en exergue les mécanismes du totalitarisme et nous y entraîne violemment. Les titres des chapitres renvoient à des mots d´ordre qui caractérisent on ne peut mieux le régime nord-coréen : «Tous unis vers un avenir radieux !» ; «Élevons-nous par l´autocritique !» ; «Ce que le Parti décide, nous l´exécutons !» ; «Signalez toute activité suspecte !» ; «Notre pays vaut plus que ma vie !» et, bien sûr, «Nous n´avons rien à envier au reste du monde» qui donne le nom au roman. Un régime totalitaire ne peut survivre qu´en ayant recours à des méthodes sinistres comme le bourrage de crâne, le contrôle policier, la manipulation, et le culte de la personnalité qui dans le cas de la Corée du Nord atteint le paroxysme.
Dans ce roman bouleversant, Nicolas Gaudemet a inventé une histoire où la passion lutte pour exister dans l´horreur d´un régime politique odieux et schizophrène.
Nicolas Gaudemet, Nous n´avons rien à envier au reste du monde, Éditions de l´Observatoire, Paris, août 2025.
























