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LISBONNE - La Baixa Pombalina du marquis de Pombal

Par Lepetitjournal Lisbonne | Publié le 13/07/2017 à 22:00 | Mis à jour le 13/07/2017 à 22:37

Suite au tremblement de terre et  au raz de marée qui détruisent Lisbonne en 1755 le maître-mot de la reconstruction de ce qui deviendra le quartier appelé "Baixa pombalina" est de n'accepter aucune irrégularité, aucune fantaisie. Comme principe, on interdira tout élément sortant des murs : marches, consoles, étagères pour pot de fleur, anneaux pour attacher les chevaux... Aucun raffinement non plus, car tout repose sur des principes d'économie des plus strictes.


L'"architecture pombaline"
L'"architecture pombaline" est une systématisation rationnelle d'éléments qui existaient déjà, des bâtiments en série imposant une standardisation d'avant-garde et enfin un phénomène quantitatif, soumis à un rythme déterminé. L'objectif principal de telles mesures était de gagner le maximum de temps à la reconstruction. Autre point important : par cette standardisation tous les artisans de la nation pouvaient collaborer, même en ayant leurs ateliers bien éloignés de la capitale. Les Portugais avaient déjà une bonne expérience de travail de montage à distance, puisque souvent les bateaux qui partaient vers l'Orient avaient pour leste, au voyage allé, des pierres taillées qui serviraient à édifier les forteresses tout au long de la côte africaine, puis asiatique.

D'abord, avant toute reconstruction on va devoir nettoyer  les décombres et gravas de la catastrophe afin de niveler et rehausser la base du quartier dans son ensemble, tout en réduisant le plus possible son inclinaison naturelle allant vers le fleuve. Ces mesures sont prises pour que cette zone de la ville ne soit plus inondée par les eaux du Tage ou celles des rivières provenant du haut des collines alentours, comme cela arrivait souvent par le passé. Il s'avère aussi nécessaire de ne pas dégager des matériaux écroulés les cadavres ensevelis dessous  afin d´ éviter tout risque de déclenchement d'épidémie. Une fois atteint cet objectif, on pourra commencer à reconstruire.

En règle générale, les grandes familles ne purent ou ne voulurent pas reconstruire dans cette partie de la ville, beaucoup de leurs palais ayant été détruits. Les  moins endommagés ont servi dans les premiers temps à la location d´ appartements qui deviendront des hôtels peu luxueux. Le seul  noble, sous la direction de  Pombal, qui rebâtira son hôtel dans cette partie de la ville, sera le Comte de Castelo Melhor, édifice qui deviendra plus tard le palais Foz (au Restauradores). Il abritera la cour du roi juste après la catastrophe. D'autres, comme le Marquis da Fronteira ayant perdu sa demeure urbaine, agrandira celle de Benfica. Par contre, la grande bourgeoisie commencera rapidement à édifier des hôtels particuliers. Car le tremblement de terre donnait l'opportunité d'exiler la noblesse vers Belém et Ajuda où demeurait le roi Dom Joseph I et de mettre à sa place une société de marchands, une classe qui se voulait "éclairée" et  qui allait pouvoir créer son "classicisme".

Financements de la reconstruction
- L´organisation qui représente le commerce de la ville fera un don gratuit très important, avec une taxe de 4% sur les droits de douane de toute marchandise importée.
- Un appel sera lancé aux colonies: en mai 1756, le Brésil promit 3 millions de cruzados, à payer en 30 ans, plus 14 millions en or, argent et diamants.
- D'autres pays, même s'ils ont tous contesté l'impôt de 4%, ont fourni biens et matériaux : l'Angleterre qui aura envoyé 6 bateaux chargés de vivre et 450 000 cruzados, l´Espagne "4 chars plein d'or" si l'on en croit l'ambassadeur de France, aucune donnée précise.

Le Marquis de Pombal interdira toute construction en dehors des limites de la ville ancienne et menacera de détruire toute maison ou édifice construit en dehors du plan général. Beaucoup se mirent à camper sur les places ou dans les vastes terrains des couvents en attendant de futurs logements. Les nobles et les bourgeois fortunés, de leur côté, faisaient construire des maisons en bois, à l'exemple de la famille royale. Cette dernière est restée dans la "Real Barraca" de Ajuda,  pendant 22 ans. Beaucoup furent importées de Hollande, certaines luxueuses à 2 étages. En six mois on en construisit 9000, le tout acheté à des prix très élevés, Les classes aisées faisant également des dépenses exorbitantes en vêtements, carrosses, porcelaines. Quand l'argent venait à manquer, on empruntait, le luxe débordait à Lisbonne. L'esprit du roi Dom João V dominait encore dans les esprits, malgré les rues encombrées de décombres, de détritus et une véritable forêt d´échafaudages due à la construction des bâtiments.

Dans les faits, l'ensemble de cette reconstruction sera soumis à un esprit fonctionnel, dirigé par une discipline militaire et un tracé tout aussi rigoureux : une rigueur et un esprit utilitaire dénué de fantaisie.

La Lisbonne pombaline est l'oeuvre de trois hommes
Un vieux militaire Manuel de Maia, un architecte du Sénat de la ville, le capitaine Eugénio dos Matos et un architecte hongrois Carlos Mardel ont donné vie à cette nouvelle architecture de la ville. Le premier avait été un des responsable majeur de l'édification de l'aqueduc "das Aguas Livres" et  avait pu ainsi montrer ses compétences, cette ?uvre n'ayant subi aucun dommage lors du tremblement de terre. Le second, architecte moderne, ayant établi un accord empirique avec l'architecture dominante du XVIIº siècle était un homme de son temps. Sa situation d'officier du génie indiquait que sa formation était la formation traditionnelle au Portugal où l'architecte civile prenait conscience de son métier à travers des cours sur l'art des fortifications. Quant au troisième homme, Carlos Gardel, provenant d'un autre coin d'Europe, il apportera l'originalité qui aura du mal à s'imposer dans l'ensemble de la reconstruction.

L'uniformité des édifices de la nouvelle Lisbonne traduit un esprit militaire. Le manque de commodité des maisons, l'intérieur des immeubles sans cour avec une entrée obscure, les escaliers étroits et sombres, des caves voûtées avec leurs piliers d'une belle technique, des appartements avec des pièces sans jour, sans cheminée, à part celles des cuisines. Des pièces à la file où on grelotte en hiver devant un brasier et une couverture sur les épaules. Les hôtels nobles ou bourgeois, eux, sont réduits à un seul portail.

L'esprit conservateur de l'architecture portugaise, provoquée à la fois par l'attardement des goûts et par le manque d'études appliquées à l'actualité, joue ici un rôle paradoxal. Car au-delà de cette permanence sensible du XVIIéme siècle et début du siècle suivant dans l'architecture de la nouvelle ville, on décèle un esprit autre, un esprit "moderne" qui  au niveau des formes se définit par la remise à la mode d'austères formes anciennes. On peut le classifier de néoclassicisme contemporain du XVIIIéme siècle avec sa rigueur, sa simplicité et sa froideur. Il est inutile de rappeler qu'au moment de la victoire du classicisme au sein d'une société évoluée comme la société parisienne, Lisbonne restait assujettie au goût espagnol (l'influence marquante de l'occupation jusqu'en 1640) s'exprimant par le gongorisme en littérature, le théâtre, les carrosses chargés d'or, tout ceci un demi-siècle durant. Le tremblement de terre provoquera la rupture avec cet héritage et la mise en place d'un néo-classicisme de manière empirique, déjà figé par son allure académique.

Le tracé de l'échiquier des rues de la Baixa est marqué par sa régularité où les deux places centrales, Rossio et Comércio,  ont commandé la régularité des édifices, leur uniformité, la rigueur de leurs dessins. Or, l'urbanisme pombalin par les circonstances de sa création, par son amplitude et par les exigences de son exécution est un phénomène original, élaboré à partir de plans qui n'ont pas de sources étrangères.

Le financement des immeubles est de la responsabilité de chaque propriétaire, qui possédait déjà un bien au même endroit, avec interdiction totale de penser reconstruire ailleurs. Cette classe essentiellement bourgeoise se verra obligée de combler le plus vite possible le fort investissement demandé en rentabilisant les rez-de-chaussée par des commerces. On trouvera surtout des ateliers de confection, au début (un peu comme le Sentier du Marais, à Paris). La noblesse est ainsi proscrite de l'un de ses lieux les plus prisés auparavant et on constate un remplacement de la vie courtisane d'autrefois par une vie "moderne", "utile" et "commerciale" dans ce qui devient le nouveau forum de la nouvelle Lisbonne.

Le nom de la grande place qui du temps de Dom Manuel I s'appelait "Terreiro do Paço" ou promenade de la cour,  sera remplacé par celui de "Praça do Comércio" pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté quant au changement radical de classe sociale qui prenait en main cette partie de la ville. Paradoxalement, les deux termes sont encore utilisés de nos jours par l'ensemble des Lisboètes.

Dans le XVIIIéme siècle portugais, le seul évènement vraiment original a été ce tremblement de terre de 1755 et la naissance d'une nouvelle ville qui en a été la conséquence. Celle-ci, par ses limites, est la dernière des anciennes villes de l'Europe et par ses qualités, la première des villes modernes avec ses 10 kms d'immeubles rangés selon un ordre rigoureux.

Des huit églises qui existaient avant, seulement  trois seront reconstruites dans ce nouveau quartier -celles de São Juliâo, de Santa Justa et de Santa Assunção-, elles seront orientées Nord-Sud, avec un frontispice flanqué généralement de deux tours qui ne devaient pas dépasser en hauteur l'ensemble des édifices alentour. Celles-ci seront aussi à coupole bulbeuse, le tympan étant décoré d'une lunette d'inspiration du siècle précédent, mais déjà de style néo-classique. Leurs façades, très simples et économiques, seront ornées de pilastres colossaux. Le financement des travaux sera assuré par les revenus des chapelles et par le produit des aumônes et d'héritages. Toutes trois  ne possèdent qu'une seule nef, comme une église-salon, sans transept, avec un intérieur net, poli, froid où domine le marbre.

La "cage pombaline" (gaiola pombalina)
En prenant l'option de construire des édifices à quatre étages, on décide de créer une structure en bois de chêne ou yeuse (chêne vert), comme ossature,  pour compenser le danger potentiel d'effondrement avec une boutique en bas, un premier étage avec balcon, le deuxième et troisième avec de simples fenêtres et le quatrième en mansardes. Cette véritable cage à l'intérieur des murs peut supporter les planchers et le toit lui-même en cas de défaillance des murs, car elle s'en séparerait facilement, son élasticité lui garantissant une très grande résistance. C´est un des coup de génie de ces constructions pombaliennes : a gaiola pombalina qui encore aujourd´hui se trouve dans les immeubles de la Baixa.  Les immeubles lisboètes des années 1920 seront encore construits selon ce principe.  Le fort tremblement de terre de 1969, qui détruisit la ville d'Agadir, au Maroc, fut bien ressenti à Lisbonne et la cage pombaline eut l'occasion de démontrer sa supériorité sur le béton !

La statue de Dom Joseph I
 "Toute oeuvre accomplie a son couronnement", une tradition française reprise dans toute l'Europe du XVIIIéme  siècle. Elle se trouve au centre d'un triangle équilatérale avec l'Arc de la rua Augusta et les deux tours, qui sont aux deux autres extrémités.

Le roi écrase symboliquement sur son cheval en majesté des serpents, iconologie classique de Saint-Georges de qui le monarque était dévot. Ils sont aussi la représentation des ennemis du Portugal et  curieusement éloignent la majorité des oiseaux (pigeons et goélands) qui les craignent. Le roi regarde vers l'estuaire du Tage (et vers les continents lointains), car il pourra gouverner le monde à partir de Lisbonne, selon la conception de l'idéologie illuministe du mythe du 5éme empire. 

La reconstruction de la partie basse de Lisbonne méritait une ?uvre symbolisant une renaissance nationale. En quelque sorte la "dernière pierre" de la Baixa pombaline et aussi une sorte de cadeau au peuple de la capitale si durement éprouvé et privé d'autres monuments du même genre. L'exécution de la statue sera conduite par Machado de Castro de 1771 à 1775. On y verra un cheval conduit par le Triomphe et un éléphant conduit par la Renommée  renversant des esclaves, de forte inspiration de Le Brun. Les gradins et les grilles forment une sorte de croix celtique.

Paradoxalement, c'est le fondeur Bartolomeu da Costa, lieutenant-général du génie, qui reçu de la nouvelle société bourgeoise un salaire sept fois plus important que le sculpteur pour ce travail. A l'inauguration de cette statue, le roi ayant marqué sa présence, vingt ans après avoir refusé de revenir dans cette partie de sa capitale, les invités dévorèrent  4,5 tonnes de gâteaux !

Deux ans plus tard, le roi meurt et c'est la chute inexorable du Marquis de Pombal qui n'a plus son protecteur. Pourtant, il avait encore l'appui de la haute bourgeoisie marchande et celle de l'armée des nouveaux chrétiens, qui lui devaient le droit de citoyenneté et des esclaves qu'il avait fait affranchir. Mais ses ennemis jurés que sont l'Eglise (surtout l'expulsion des Jésuites et la soumission de l'Inquisition, la dernière exécution sur son ordre ayant eu lieu en 1769) et la Noblesse, en  général, ne lui pardonneront pas d'avoir régné sur eux pendant 22 ans. En 1778, il sera exilé sur ses terres de Oeiras, après avoir été forcé de démissionner.

A cette date, Lisbonne n'est toujours qu'à moitié reconstruite et un tiers de la Baixa toujours en ruine. Au Rossio on verra encore les traces de la catastrophe en 1806.

Le Marquis de Pombal suscitera en France un véritable mythe, surtout chez les Encyclopédistes et Philosophes. Admiré par Voltaire pour son combat contre l'Eglise  en général, et pour avoir été le un des pionniers  dans le combat contre les Jésuites. L´histoire gardera de lui l´image d´un "despote ou tyran éclairé" et d´un grand bâtisseur.

Lire aussi la 1ere partie : La Lisbonne de Pombal  - "Première ville des Lumières"

André Laurins (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 14 juillet
(laurins.andre@gmail.com)
(Photos : M.J. Sobral)

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