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Y aura-t-il encore demain des Ondel-Ondel dans les rues de Jakarta ?

Les Ondel-Ondel sont des marionnettes géantes symbole de la culture betawi, le peuple autochtone de Jakarta. Censées apporter protection, elles sont généralement sorties lors des grands événements festifs de la capitale mais sont aussi utilisées au quotidien par des travailleurs précaires qui proposent des petits spectacles improvisés de rue afin de gagner leur vie tant bien que mal. Une pratique qui déplaît au gouverneur de Jakarta, Pramono Anung, qui a annoncé son intention d'interdire l’usage des Ondel-Ondel pour ce type d’activité au nom de la préservation du patrimoine

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Photos de Ruben Sukatendel / Unsplash
Écrit par Lepetitjournal Jakarta
Publié le 13 avril 2026, mis à jour le 26 avril 2026

Des géants nés de la terre et des esprits

Les Ondel-Ondel sont des marionnettes de papier et de bambou d’environ 2,5 mètres de haut issues du folklore betawi, le peuple autochtone de Jakarta. Toujours présentées par paires, homme et femme, elles animent depuis des siècles fêtes et cérémonies de la capitale. 

Ces figures étaient autrefois connues sous le nom de barongan, un esprit protecteur présent dans les cultures austronésiennes animistes bien avant l'arrivée de l'hindouisme. Elles étaient promenées dans les villages pour chasser les mauvais esprits et protéger les récoltes. La première trace écrite remonte à 1605, sous la plume du marchand anglais Edmund Scott, qui les aperçut lors des festivités de la cour de Banten. 

La marionnette féminine au visage blanc incarne Dewi Sri, déesse de la fertilité ; le mâle au visage rouge représente les forces sombres à apprivoiser. Leur dualité reflète l'harmonie entre le masculin et le féminin, le jour et la nuit, l'homme et le divin. La fabrication elle-même relevait du sacré : offrandes d'encens et de fleurs, masque déposé dans un tombeau pour accueillir un esprit bienveillant.

La métamorphose post-coloniale

Après l'indépendance, une rupture symbolique fut consommée au sommet de l'État. Le gouverneur Ali Sadikin (1966-1977), dans sa volonté de moderniser Jakarta, transforma les Ondel-Ondel en supprimant leurs éléments les plus sinistres pour en faire une figure officielle et festive. Les marionnettes devinrent le symbole de la capitale, intégrées aux inaugurations, aux mariages, aux réceptions officielles. En 1977, pour le 450e anniversaire de Jakarta, plus de 60 paires défilèrent en grande pompe. Cette normalisation institutionnelle eut un effet paradoxal : en faisant des Ondel-Ondel un patrimoine officiel, elle les désacralisa complètement. Les rituels de fabrication tombèrent en désuétude, et les figures commencèrent peu à peu à quitter les cérémonies pour investir les carrefours.

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Photos de Ruben Sukatendel / Unsplash

L'irrésistible descente dans la rue

Depuis la pandémie de Covid-19, les Ondel-Ondel sont devenus un gagne-pain pour des milliers de travailleurs précaires. Les musiciens traditionnels ont été remplacés par des haut-parleurs, les cérémonies soigneusement organisées par une quête de monnaie aux feux rouges. Adi Sutisna, 26 ans, explique à l’AFP pratiquer ce métier depuis sept ans ; il gagne, les bons jours, environ sept dollars pour nourrir sa femme et son enfant. Le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans la métropole est passé de 362 000 en 2019 à 449 000 en 2024 selon les données du Bureau central des statistiques indonésien. Pour beaucoup de ceux qui n'ont pas dépassé l'école primaire, le costume géant représente ainsi une ressource accessible sans qualification ni capital. Un revenu, mais un revenu très modeste. L’un de ces artistes de rues explique que les meilleurs jours, le spectacle qu’ils produisent à trois leur rapporte 400 000 roupies mais bien souvent seulement la moitié. 

La municipalité contre la rue

Le gouverneur de Jakarta estime que ces pratiques nuisent à ce pan culturel betawi. Les arguments de la mairie sont à la fois culturels et pratiques : les bateleurs en Ondel-Ondel perturbent la circulation avec leurs haut-parleurs, et leur usage mercantile dévoie le symbole. Le gouverneur a demandé à la police municipale de sensibiliser les bateleurs de manière « persuasive », sans sanctions immédiates. En revanche, la mairie affirme soutenir 42 ateliers culturels betawi pour maintenir les représentations dans des cadres officiels notamment lors du 500e anniversaire de Jakarta qui doit avoir lieu en juin 2027.

Un débat qui divise

L'argument culturel ne fait pas l'unanimité. L'historien JJ Rizal cité par l’AFP estime qu’interdire les Ondel-Ondel de rue au nom de la culture, c'est précisément méconnaître ce qu'est une tradition vivante. Une culture ne se préserve pas en la figeant dans des événements officiels programmés par l’État, selon lui. Elle vit dans la rue, dans l'adaptation constante aux conditions matérielles de ses praticiens. 

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