Vous avez bien lu : nillionaire et pas millionnaire ! Il s’agit d’un néologisme, contraction du mot indonésien « nol » zéro (le solde de leur compte bancaire) et millionnaire (on les compte par millions), pour désigner ces Indonésiens qui peinent à vivre correctement bien que censés appartenir à la classe moyenne. Un terme rencontré de plus en plus souvent sur les réseaux sociaux et qui symbolise la situation d’un pays qui affiche des chiffres macroéconomiques flatteurs avec notamment 5 % de croissance annuelle du PIB en moyenne depuis 15 ans mais où la classe moyenne s’appauvrit.


Un néologisme social et économique
Dans les discussions populaires ou sur les réseaux sociaux en Indonésie, on parle de plus en plus souvent de personnes qui travaillent mais ne parviennent pas à épargner, malgré un revenu régulier. Même si le mot nillionaire n’apparaît pas comme terme officiel, le concept bien documenté par les médias et des centres de recherche met en évidence deux grandes tendances :
- Beaucoup d’Indonésiens sont au-dessus de la ligne de pauvreté officielle mais ont tellement de dépenses courantes que l’épargne devient difficile ou inexistante.
- La classe moyenne indonésienne, censée être le moteur de la croissance intérieure, montre des signes de fragilité.
Voici comment le Bureau des statistiques de l’Indonésie (BPS) définit la classe moyenne. Il s’agit des personnes dont les dépenses mensuelles se situent entre 2,04 millions de roupies (130 USD) et 9,91 millions de roupies (plus de 627 USD), soit entre 3,5 et 17 fois le seuil de pauvreté de 582.932 roupies ( en 2024, 8,7 % de la population vivait sous ce seuil de pauvreté). Selon cette classification, on estime que 17,13% de la population indonésienne appartenait à la classe moyenne en 2024, soit bien moins que la part de 21,45% il y a cinq ans, selon BPS.
Un affaiblissement tangible de la classe moyenne
Selon une analyse de la Carnegie Endowment for International Peace, la classe moyenne indonésienne, traditionnellement vue comme un pilier de stabilité économique, s’est montrée moins résiliente qu’annoncé. Elle est exposée à des chocs économiques, a une sécurité d’emploi limitée, avec 60 % des emplois informels et reste vulnérable à des dépenses imprévues, malgré un revenu supérieur à la ligne de pauvreté officielle.
Avec la faiblesse des salaires et la hausse du coût du logement ou de la santé et du transport, la classe moyenne indonésienne étouffe sous les dépenses. Elles ont explosé de 217 % entre 2010 et 2025 et elles risquent d’augmenter encore avec la guerre en Iran et la menace d’un nouveau choc pétrolier à venir. Les nillionaires dépensent ainsi presque toute leur rémunération pour subvenir aux besoins essentiels, laissant peu ou rien pour l’épargne ou les investissements futurs.
Aux nillionaires, s’ajoutent les 115 millions d’Indonésiens relevant de la catégorie des « aspirants » à la classe moyenne. Eux dépensent mensuellement entre 800 000 et 2 millions de roupies (51 et 120 dollars) soit en tout 80 % de la population censée tirer la consommation mais n’ayant en réalité pas assez de revenus pour la rendre dynamique et faire passer la croissance au-dessus des 5% annuels.
Un seuil de pauvreté sujet aux critiques.
La ligne officielle de pauvreté indonésienne est souvent critiquée parce qu’elle ne reflète pas les besoins réels des ménages. Plusieurs économistes et analystes internationaux soulignent que les seuils officiels donnent un faux sentiment de sécurité économique, car une personne peut être “au-dessus du seuil de pauvreté” tout en étant extrêmement vulnérable à toute dépense imprévue ou baisse du revenu.
Pour cette raison, la Banque mondiale établit un nouveau seuil international de pauvreté, fixé à 8,30 USD (130 000 roupies) par jour (en parité de pouvoir d’achat 2021) pour les pays à revenu intermédiaire comme l’Indonésie. Avec ce seuil près de 200 millions d’Indonésiens vivent sous le seuil de pauvreté soit environ 68,3 % de la population totale. Bien loin de l’image d’un pays au seuil des pays dits aux revenus « élevés ».
Quel avenir pour les nillionaires
Dès lors, laquelle de ces deux approches est la plus fiable ? Selon l’éditorialiste Dipa Arif, « tout dépend de la perspective adoptée ». Il écrit ainsi dans son blog : « le seuil de pauvreté national, établi par le BPS, est utile pour mesurer les progrès internes et pour élaborer des politiques publiques ciblées selon les réalités locales. Il reflète une dynamique socio-économique positive dans le contexte indonésien. Cependant, le seuil de la Banque mondiale permet une évaluation plus large de la pauvreté, intégrant non seulement la survie minimale, mais aussi la capacité réelle à mener une vie décente ».
Face aux soubresauts du monde, à la guerre économique menée par les États-Unis notamment avec sa hausse des tarifs et la crédibilité économique et financière de l’Indonésie remise en cause récemment par les marchés internationaux, l’archipel fait face à de nombreux défis. Faire sortir les nillionaires de la fragilité en fait partie.
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